Dans les galeries solitaires des Archives où j'errai vingt années, dans ce profond silence, des murmures cependant venaient à mon oreille. Les souffrances lointaines de tant d'âmes étouffées dans ces vieux âges se plaignaient à voix basse. L'austère réalité réclamait contre l'art, et lui disait parfois des choses amères: «À quoi t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le détail pittoresque, les grasses tables de Philippe le Bon, le vain vœu du Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent? Sais-tu que les vaillants de Courtray, de Rosebecque, n'ont pas le monument que leur devait l'histoire? Les chroniqueurs gagés, le chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas. C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donné leur vie. Ils auraient droit de dire: «Histoire! compte avec nous! Tes créanciers te somment! Nous avons accepté la mort pour une ligne de toi.»
Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs rangs, me mettre de moitié aux victoires, aux défaites? Ce n'était pas assez. Pendant les dix années de persévérance acharnée où je refis la lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je repris tout de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts, surtout leur droit.
Le droit d'abord qu'avaient sur la contrée, ces villes, c'était le plus sacré des droits, d'avoir fait la terre même, de l'avoir prise sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la défense, la circulation du pays. Elles firent et créèrent. Leurs maîtres ont détruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est pâle aujourd'hui! Qu'est-ce que la Belgique tout entière devant Gand, devant Bruges, devant cette Liége d'alors, dont chacune lançait des armées?
Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche, Chastellain, se prélassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai les caves où fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants ouvriers. Leurs fortes Amitiés (ils nommaient ainsi la commune), leurs Franches Vérités (ils nommaient ainsi l'assemblée), je leur refis tout pieusement, n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redouté Rœlandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit trembler Jean Sans-Peur, Charles le Téméraire.
Un point très-capital que les contemporains négligent et nos modernes, c'est de distinguer fortement, de caractériser la personnalité spéciale de chaque ville. Cela pourtant est le réel, le charme de ce pays si varié. Je m'y suis attaché; ce m'était une religion de leur refaire leur âme à chacune, ces vieilles et chères villes, et cela ne se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque genre de vie créaient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien à part, ses dévots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats. À part, l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le Pompeïes de la Flandre, Ypres, aujourd'hui déserte, qui lui garde son vrai monument, la prodigieuse halle où furent tous les métiers, cette cathédrale du travail où tout bon travailleur doit ôter son chapeau.
L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Liége, ferment cette histoire des Communes par une navrante tragédie. Moi-même enfant de Meuse par ma mère, j'ai mis là comme un intérêt de famille. Ces pauvres Frances, perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des langues opposées, m'émouvaient fort. J'ai rendu aux Liégeois le grand rénovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouvé, exhumé des cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au Moyen âge, arts humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons serviteurs, les amis du foyer.
Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances à la grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bête cruelle, Charles le Téméraire? Leurs récits sont des chants de gaieté héroïque. C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, piquée, tout à coup aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse contre l'orgueil barbare, la brutalité féodale. C'est le renard qui prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et ferme prose de Comines a raison de la grosse rhétorique, de la chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice, digne des fabliaux, est ici dans l'histoire. Demain, forte et puissante, elle sera féconde aux grands jours de la Renaissance.
Ce bon roi Louis XI m'arrêta très-longtemps. Mon XVe siècle sortit tout entier des actes, des pièces. Le très-vaste travail de Legrand oblige cependant de vérifier ses copies, souvent fort peu exactes, sur les originaux (Gaignières, etc.), un travail de grande patience.
J'entrai par Louis XI aux siècles monarchiques. J'allais m'y engager quand un hasard me fit bien réfléchir. Un jour, passant à Reims, je vis en grand détail la magnifique cathédrale, la splendide église du Sacre.
La corniche intérieure où l'on peut circuler dans l'église à 80 pieds de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un alléluia permanent. Dans l'immensité vide on croit toujours entendre la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On croit voir aux fenêtres les oiseaux qu'on lâchait, quand le clergé, oignant le roi, faisait le pacte du trône et de l'église. Ressortant au dehors sur les voûtes dans la vue immense qui embrasse toute la Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du chœur. Là un spectacle étrange m'étonna fort. La ronde tour avait une guirlande de suppliciés. Tel a la corde au cou. Tel a perdu l'oreille. Les mutilés y sont plus tristes que les morts. Combien ils ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'église des fêtes, cette mariée, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori du peuple est placé au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils pu, à travers les voûtes, tomber sur la tête des rois! Onction redoutable de la Révolution, de la colère de Dieu! «Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'établis en moi l'âme et la foi du peuple.» Je m'adressai cela, et, après Louis XI, j'écrivis la Révolution (1845-1853).