- Pages.
- L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spéciaux, surtout le point de vue politique [II]
- Cette œuvre, commencée en 1830, fut la première histoire où l'on essaya d'embrasser, dans toute sa variété, l'activité humaine (religieuse, économique, artistique, etc.) [IV]
- Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuité harmonique qui est propre aux choses vivantes [V]
- Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle ajouta la terre, la géographie, etc. [VI]
- Elle montra combien ces éléments matériels sont dominés par le travail moral que tout peuple opère sur soi [VII]
- La France a fait la France. L'homme est son propre Prométhée (Vico) [VIII]
- Toute ma vie fut mêlée à cette œuvre, mais cette œuvre à mesure faisait ma vie elle-même [ibid.]
- Conditions que j'y apportai: La liberté, le temps. Mon libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea l'incubation [X]
- Mon élan de Juillet 1830, fut non moins contraire au vieux principe que mes livres récents de 1862, 1864, 1869 [XII]
- Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon éloignement des écoles de ce temps et de son choléra moral [XII]
- Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen âge, montrèrent pourtant l'impuissance de l'Église, qui vers l'an 1000 n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est primée par le Roi, l'État, les jurisconsultes [XV]
- L'Histoire, comme évocation et Résurrection. L'art vivant pour refaire les dieux morts, avant leur jugement. D'une larme je refis le gothique (1833) [XIX]
- Avant le troisième volume, pendant quatre ans (1833-1837) je m'étendis, m'humanisai, par Luther et par Grimm, la poésie du droit primitif [XXIII]
- Le sens humain fit ma force et ma paix, mon insouciance des critiques, de la petite guerre des doctrinaires, des catholiques [XXIV]
- Mon troisième volume (en 1837) fonda l'histoire sérieusement sur les actes et les manuscrits [XXVI]
- L'Histoire domina la chronique, établit ce que les contemporains ne voyaient nullement au XIVe siècle, comment la révolution économique (l'avénement de l'or, etc.) amène la révolution militaire, qui à son tour amène la révolution politique (1300-1400) [XXVIII]
- L'emportement violent du Résurrectionisme dans le Charles VI. Excès de cette méthode [XXX]
- L'avénement du Saint-Esprit, patron des confréries, communes, successeur du dieu légendaire, de Jésus [XXXII]
- L'apparition de Jacques au XIVe siècle, qui au XVe se transfigure en Jeanne [XXXIII]
- Lucidité critique que j'ai gardée dans la sublime histoire de Jeanne [XXXIV]
- La méthode historique n'est nullement l'art littéraire. Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout au contraire, explique, supprime le miracle, montre que le sublime n'est rien que la nature [XXXV]
- Huit années de travail donnèrent surtout l'histoire des communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de refaire, non-seulement leurs luttes et leurs guerres, mais le droit, l'industrie, le génie spécial de chaque ville [XXXVII]
- Après le Louis XI, j'ajournai les trois derniers siècles du gouvernement monarchique; je me créai un phare, une lumière; j'écrivis la Révolution (en huit années, 1845-1853) [XLI]
- Fortifié et éclairé par elle, je revins à la Renaissance et à la Royauté moderne (treize années, 1855-1868) [ibid.]
- Cette histoire, jusqu'ici la plus complète, s'étend jusqu'en 1795. Dans ses préfaces successives et les éclaircissements de chaque volume, elle donne la critique des sources où elle a puisé [ibid.]
- Adieu de l'auteur à la France [XLIII]
LIVRE PREMIER
CELTES.—IBÈRES.—ROMAINS
CHAPITRE PREMIER
CELTES ET IBÈRES
«Le caractère commun de toute la race gallique, dit Strabon d'après le philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre, prompte au combat; du reste, simple et sans malignité. Si on les irrite, ils marchent ensemble droit à l'ennemi, et l'attaquent de front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient aisément à bout; on les attire au combat quand on veut, où l'on veut, peu importent les motifs; ils sont toujours prêts, n'eussent-ils d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils sont susceptibles de culture et d'instruction littéraire. Forts de leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisément en grande foule, simples qu'ils sont et spontanés, prenant volontiers en main la cause de celui qu'on opprime.» Tel est le premier regard de la philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races humaines.
Le génie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que mouvement, attaque et conquête; c'est par la guerre que se mêlent et se rapprochent les nations antiques. Peuples de guerre et de bruit, ils courent le monde l'épée à la main, moins, ce semble, par avidité que par un vague et vain désir de voir, de savoir, d'agir; brisant, détruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'élan, peu de force et d'haleine; jovialité féroce, espoir immense; vains, n'ayant rien encore rencontré qui tînt devant eux. Ils voulurent aller voir ce que c'était que cet Alexandre, ce conquérant de l'Asie, devant la face duquel les rois s'évanouissaient d'effroi[5]. Que craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe, dirent-ils; il n'en eut pas d'autre réponse. Le ciel lui-même ne les effrayait guère; ils lui lançaient des flèches quand il tonnait. Si l'Océan même se débordait et venait à eux, ils ne refusaient pas le combat, et marchaient à lui l'épée à la main. C'était leur point d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent à rester sous un toit embrasé. Aucune nation ne faisait meilleur marché de sa vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin, s'engageaient à mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient à leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leur bouclier et tendaient la gorge.
Leurs banquets ne se terminaient guère sans bataille. La cuisse de la bête appartenait au plus brave, et chacun voulait être le plus brave. Leur plus grand plaisir, après celui de se battre, c'était d'entourer l'étranger, de le faire asseoir, bon gré, mal gré, avec eux, de lui faire dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares étaient insatiablement avides et curieux; ils faisaient la presse des étrangers, les enlevaient des marchés et des routes, et les forçaient de parler. Eux-mêmes parleurs terribles, infatigables, abondants en figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation gutturale, c'était une affaire dans leurs assemblées que de maintenir la parole à l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un homme chargé de commander le silence marchât l'épée à la main sur l'interrupteur; à la troisième sommation, il lui coupait un bon morceau de son vêtement, de façon qu'il ne pût porter le reste[6].
Une autre race, celle des Ibères, paraît de bonne heure dans le midi de la Gaule, à côté des Galls, et même avant eux. Ces Ibères, dont le type et la langue se sont conservés dans les montagnes des Basques, étaient un peuple d'un génie médiocre, laborieux, agriculteur, mineur, attaché à la terre, pour en tirer les métaux et le blé. Rien n'indique qu'ils aient été primitivement aussi belliqueux qu'ils ont pu le devenir, lorsque, foulés dans les Pyrénées par les conquérants du Midi et du Nord, se trouvant malgré eux gardiens des défilés, ils ont été tant de fois traversés, froissés, durcis par la guerre. La tyrannie des Romains a pu une fois les pousser dans un désespoir héroïque; mais généralement leur courage a été celui de la résistance[7], comme le courage des Gaulois celui de l'attaque. Les Ibères ne semblent pas avoir eu, comme eux, le goût des expéditions lointaines, des guerres aventureuses. Des tribus ibériennes émigrèrent, mais malgré elles, poussées par des peuples plus puissants.
Les Galls et les Ibères formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec leurs vêtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les Galls, couverts de tissus éclatants, amis des couleurs voyantes et variées, comme le plaid des modernes gaëls de l'Écosse, ou bien à peu près nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres gigantesques de massives chaînes d'or. Les Ibères étaient divisés en petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent guère entre elles, par un excès de confiance dans leurs forces. Les Galls, au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes, campant en grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant volontiers avec les étrangers, familiers avec les inconnus, parleurs, rieurs, orateurs; se mêlant avec tous et en tout, dissolus par légèreté, se roulant à l'aveugle, au hasard, dans les plaisirs infâmes[8] (la brutalité de l'ivrognerie appartient plutôt aux Germains); toutes les qualités, tous les vices d'une sympathie rapide. Il ne fallait pas trop se fier à ces joyeux compagnons. Ils ont aimé de bonne heure à gaber, comme on disait au moyen âge. La parole n'avait pour eux rien de sérieux. Ils promettaient, puis riaient, et tout était dit. (Ridendo fidem frangere. Tit. Liv.).