Avec un gouvernement si ennemi de la Commune et du culte de la Raison, l’achat des matériaux de Notre-Dame était une témérité, et pouvait perdre Saint-Simon. Mais on dut user contre lui d’un moyen bien plus direct. La machine du moment était une prétendue conspiration de l’étranger. On y mit Clootz comme Prussien ; l’associé du Prussien Redern, Saint-Simon fut arrêté.

Il ne s’y attendait guère. Sortant de chez lui, il trouve à sa porte la police, qui lui demanda à lui-même si le citoyen Simon est chez lui. « Il y est ; montez. » Pendant ce temps, il était loin déjà, pouvait se cacher, mais il songea qu’on allait prendre à sa place la personne qui le logeait. Il revint généreusement, se fit arrêter.

Il fut à Sainte-Pélagie, prison maussade, ennuyeuse, où madame Roland a pourtant écrit ses beaux Mémoires. Il se faisait dans les prisons, dans les fuites et les cachettes, beaucoup de littérature, force prose républicaine et beaucoup de vers galants, des satires, etc. Les Girondins, aux souterrains obscurs de Saint-Émilion, firent leur drame de Robespierre. Louvet commença ses Mémoires dans un antre du Jura. Plusieurs, dans ce recueillement, trouvèrent leur forme la plus haute. Condorcet, dans sa mansarde de la rue Servandoni, fit, à la prière de sa femme, son ouvrage capital des Progrès de l’esprit humain. Thomas Payne, à Port-Royal, écrivit l’Age de raison (suppression du christianisme), tandis qu’à côté de lui le léger, l’ardent créole Parny, rimait la Guerre des Dieux, guerre à l’Olympe chrétien.

Il est remarquable de voir combien, dans un changement si grand de situation, et sous le coup de la mort, ils restent fermes dans leur foi, celle du XVIIIe siècle, le Credo de Voltaire, de Diderot. Le fanatique enthousiasme de Voltaire pour Newton était celui de Saint-Simon. Au Luxembourg, où il fut transféré, il formula cette pensée que l’Attraction pouvait être la nouvelle religion. Cette prison, fort mondaine, la plus agréable de toutes, où il y avait des soirées, des communications faciles, et de très charmantes femmes, pouvait distraire fort un penseur. Entre le plaisir et la mort (si présente aux derniers mois !), la vie était comme un rêve. Saint-Simon y éprouva un de ces délires extatiques, où l’on croit percer l’avenir. Lui aussi, comme Condorcet, il chercha le haut progrès. Voici ce songe en quelques lignes. C’est Dieu qui parle à Saint-Simon :

Rome abdiquera, rougira d’avoir cru me représenter. Nul prêtre que le savant. J’ai mis Newton à mes côtés pour diriger la lumière, commander à toute planète. Il agira sur la vôtre par un conseil de vingt et un élus, savants et artistes. Les femmes peuvent en faire partie. L’indépendance parfaite de ces élus sera assurée par une contribution commune.

Il n’y aura plus de temples que les monuments élevés à Newton, où l’on se rendra chaque année. Autour seront des ateliers, des laboratoires. Tous travailleront, riches et pauvres, sous la direction des savants.

Dans chaque temple on verra le lumineux paradis de la science, le noir séjour de ceux qui ont entravé le progrès.

La physiologie, s’épurant (comme l’astronomie l’a fait pour l’astrologie), elle mettra à la porte la métaphysique.

La science dirigera, mais qui gouvernera, qui fera le ménage politique ? Les propriétaires. — Cela semble aristocratique et l’était bien moins alors, quand la France faisait des millions de propriétaires, rendait la propriété si accessible qu’on pouvait croire que bientôt tous y auraient part.

Ce rêve n’a été imprimé qu’en 1803, sous Bonaparte déjà, et visiblement gâté par certaines platitudes de cette mauvaise époque, baroquement, prosaïquement coloré des circonstances du spéculateur et de l’homme d’argent. J’ai voulu le donner ici dans la primitive grandeur et la simplicité sublime où je crois que Saint-Simon l’eut en présence de la mort, qui ennoblit, grandit tout.