Exemple : un garçon de vingt ans, Ouvrard, de Nantes, voit en 89 commencer l’immense mouvement des journaux, de l’imprimerie. Il court à Angoulême, où étaient la plupart de nos fabriques de papier. Il achète d’avance tout ce qu’on en fera en deux ans, et le revend très cher. Il y gagne cent mille écus, rançonne, entrave l’imprimerie.
3o Encore pire, l’agioteur sur l’assignat. Genre fatal de spéculation, qui, donnant des gains énormes à qui ne produit rien, écarte les capitaux de toute création réelle. On y prit l’horreur du travail. Bien plus, les cascades ruineuses qu’on opérait sur la valeur de l’assignat tombaient surtout d’aplomb sur les classes secondaires et pauvres, sur le petit marchand, sur le misérable ouvrier. Cette industrie cruelle était la guerre à l’industrie.
Mercier, Boilly, Charles Vernet, ont fait des portraits admirables du Perron, du Palais-Royal d’alors, honteusement immondes, mêlés de loups-cerviers, de filles, de bouges souterrains, d’allées mal odorantes où l’ordure de tout genre triomphait, s’étalait. Il serait cependant insensé de généraliser cela, comme on a fait, de dire : « Tel fut Paris. » Quand je vois au contraire comment vivait la jeunesse des écoles, si sobre et si laborieuse, je sens combien le Paris d’alors était mélangé. Ces écoles ont donné des hommes éminents. J’en ai connu plusieurs. Ils vivaient serrés dans certaines petites pensions bourgeoises à bas prix[16]. Vie spartiate, abstinente à l’excès, que n’accepterait aucun étudiant d’aujourd’hui.
[16] Je citerai Parmentier.
J’ai regret que ce mot, ce beau nom de spéculateur ait été tellement détourné de son sens. Celui qui le mérite, c’est celui qui, d’un point élevé regarde au loin, prévoit, calcule les voies de l’avenir, et d’un esprit fécond crée les hommes et les choses.
Que Saint-Simon ait réussi ou non, je l’appelle pourtant un grand spéculateur, fort digne de ce nom. Ce fils de la science du XVIIIe siècle porta dans les spéculations un vrai caractère de grandeur, une haute logique. Marquons-en le progrès triple, en ses trois degrés :
Je l’ai montré d’abord comme acquéreur de biens nationaux. La terre, d’abord, la terre au paysan. Il l’achète pour la diviser, la donner à vil prix.
Mais cette terre, comment la cultiver, quand la réquisition a fait razzia des chevaux ? Saint-Simon en achète pour les vendre à crédit ou même les donner aux gens de sa commune.
Enrichi par la terre, le paysan achètera ? l’industrie va se relever ? Saint-Simon y a foi, et il crée des fabriques.