Ce départ en compagnie, d'abord gai et agréable, a souvent des suites tout autres. On s'incommode, on se brouille, et l'on revient ennemis,—ou (pis encore) trop amis. Le désœuvrement des bains a trop souvent des résultats imprévus, qu'on regrette toute la vie. Le moindre inconvénient qui, selon moi, n'est pas petit, c'est que des gens qui, séparés, auraient mieux senti la mer, et en auraient rapporté une bonne et grande impression, vont, s'il leur faut vivre ensemble, continuer la vie de la grande ville (frivolité, vulgarité, fausse gaieté, etc.). Seul, on s'occupe, et on pense. Ensemble, on jase, on médit. Ces amis riches et mondains traîneront la jeune dame à leurs amusements. Elle en aura l'agitation, une existence plus trouble, et plus antimédicale que celle qu'elle avait à Paris. Elle manquera tout à fait le but. Réfléchissez-y, madame. Soyez courageuse et prudente. C'est dans une solitude sérieuse, dans la petite vie innocente que vous aurez là avec votre enfant, vie, s'il le faut, enfantine, mais pure, mais noble, poétique, c'est, dis-je, dans une telle vie que vous trouverez vraiment le renouvellement désiré. La justice délicate et tendre qui vous fait craindre le plaisir, quand un autre qui reste au logis travaille pour la famille, elle vous comptera, croyez-le. La mer vous en aimera mieux, si vous ne voulez d'amie qu'elle. En ce repos, elle vous prodiguera son trésor de vie, de jeunesse. L'enfant croîtra comme un bel arbre, et vous fleurirez dans la grâce. Vous reviendrez jeune, adorée.
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Elle se résigne. Elle part. La station est indiquée. Elle est connue. On apprécie par l'analyse chimique la valeur réelle des eaux. Mais il y a une infinité de circonstances locales qu'on ne devine pas de loin. Rarement le médecin les connaît. L'homme, si occupé, de la grande ville, n'a guère eu l'occasion ni le loisir d'étudier ces localités.
Pour quelques-unes, importantes, on a publié des guides, qui ne sont pas sans mérite. On y voit les maladies innombrables dont on peut guérir dans la station recommandée. Mais peu, très-peu spécifient la chose essentielle qu'on y cherche, l'originalité du lieu; ils n'osent en dire nettement le fort et le faible, la place que ce lieu occupe dans l'échelle des stations. C'est un éloge général, et tellement général, qu'il est fort peu instructif.
Quelle est l'exposition précise? Si vous regardez la carte, la côte est tournée au midi. Mais cela n'apprend rien du tout. Il peut se faire que telle courbe particulière du terrain place votre habitation sous une influence très-froide, que, par exemple, un torrent qui débouche à la côte, un vallon caché, perfide, vous souffle le vent du Nord, ou que, par un pli de terrain, le vent d'Ouest s'engouffre et vous noie de ses torrents.
Y a-t-il des marais dans le voisinage? Presque toujours on peut dire: Oui. Mais la différence est grande si les marais sont salés, renouvelés, assainis par la mer,—ou des marais dormants d'eau douce qui, après les sécheresses, donnent des émanations fiévreuses.
La mer est-elle très-pure, ou mêlée? et dans quelle proportion? Grand mystère qu'on craint d'éclaircir. Mais, pour les personnes nerveuses, pour les novices qui commencent la série des bains de mer, les plus doux sont les meilleurs. Une mer un peu mêlée, un air moins salé et moins âcre, une plage moins désolée qui offre les agréments de la campagne, ce sont les meilleures circonstances.
Un point grave et capital, c'est le choix de l'habitation. Qui vous dirigera? Personne. Il faut voir, observer soi-même. Vous tirerez fort peu de lumière de ceux qui ont visité le pays, qui même y ont séjourné. Ils le louent ou ils le blâment, moins selon son vrai mérite que selon les plaisirs qu'ils y ont trouvés, les amis qu'ils y ont laissés. Ils vous adressent à ces amis, qui vous reçoivent à merveille. Et, au bout de quelques jours, vous voyez les inconvénients. Vous vous trouvez habiter la maison la moins commode, parfois malsaine et dangereuse. N'importe, vous êtes lié. Vous blesseriez la personne qui vous a envoyé là, et cette famille aimable, bonne, hospitalière, qui vous a reçu.
«Eh bien, je resterai libre. Mais, en arrivant, s'il se trouve un médecin honnête, estimé, je le prierai de m'éclairer.»—Honnête! ce n'est pas assez; il faudrait qu'il fût intrépide, héroïque, pour parler franchement là-dessus. Il se brouillerait à mort avec tous les habitants. Ce serait un homme perdu. Il serait au ban du pays. Il vivrait seul comme un loup, heureux encore si quelque soir on ne lui faisait un mauvais parti.
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