Notez que ce grand spectacle se déployait dans l'enceinte d'un atome pris à la pointe d'une aiguille sur la pellicule. Combien de scènes pareilles aurait offertes cet océan gélatineux, si promptement venu sur le vase! Le temps avait été merveilleusement mis à profit. Les mourants ou morts, de leur vie échappée, avaient sur-le-champ fait un monde. Pour trois animaux perdus, j'en avais gagné des millions; ceux-ci si jeunes et si vivants, emportés d'un mouvement si violent, si absorbant, d'une vraie furie de vivre!
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Ce monde infini, tellement mêlé au nôtre, qui est partout autour de nous-mêmes, en nous, était à peu près inconnu jusqu'à ce temps. Swammerdam et autres, qui jadis l'avaient entrevu, furent arrêtés au premier pas. Bien tard, en 1830, le magicien Ehrenberg l'évoqua, le révéla, le classa. Il étudia la figure de ces invisibles, leur organisation, leurs mœurs, les vit absorber, digérer, naviguer, chasser, combattre. Leur génération lui resta obscure. Quels sont leurs amours? ont-ils des amours? Chez des êtres si élémentaires, la nature fait-elle les frais d'une génération compliquée? Ou naîtraient-ils spontanément, comme telle moisissure végétale? la foule dit «comme un champignon.»
Grande question où plus d'un savant sourit et secoue la tête. On est si sûr de tenir dans sa main le mystère du monde, d'avoir invariablement fixé les lois de la vie! C'est à la nature d'obéir. Lorsqu'on dit à Réaumur, il y a cent ans, que la femelle du ver à soie pouvait produire seule et sans mâle, il nia, dit: «Rien ne vient de rien.» Le fait, toujours démenti, et toujours prouvé, vient de l'être enfin décidément et admis, non-seulement pour le ver à soie, mais pour l'abeille et certain papillon, pour d'autres animaux encore.
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De tout temps, chez toute nation, chez les sages et dans le peuple, on disait: «La mort fait la vie.» On supposait spécialement que la vie des imperceptibles surgit immédiatement des débris que la mort lui lègue. Harvey même, qui le premier formula la loi de génération, n'osa démentir cette ancienne croyance. En disant: Tout vient de l'œuf, il ajouta: ou des éléments dissous de la vie précédente.
C'est justement la théorie qui vient de renaître avec tant d'éclat par les expériences de M. Pouchet. Il établit que des débris d'infusoires et autres êtres se crée la gelée féconde, «la membrane prolifère,» d'où naissent non pas de nouveaux êtres, mais les germes, les ovules d'où ils pourront naître ensuite.
Nous sommes dans un temps de miracles. Il faut en prendre son parti. Celui-ci n'a rien qui étonne.
On aurait ri autrefois si quelqu'un eût prétendu que des animaux, indociles aux lois établies, se donnent la licence de respirer par la patte. Les beaux travaux de Milne Edwards ont mis cela en lumière. De même Cuvier et Blainville avaient, dit-on, observé que d'autres êtres, qui n'ont pas d'organes réguliers de circulation, y suppléent par les intestins; mais ces grands naturalistes trouvèrent la chose si énorme, qu'ils n'osèrent la dire. Elle est établie aujourd'hui par le même Milne Edwards, par M. de Quatrefages, etc.
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