Le mollusque rampant sur le ventre fut le pauvre serf de la glèbe. Le poulpe, avec son orgueil, son enflure, son ronflement, mauvais nageur et point marcheur, n'est guère moins le serf du hasard; sans sa puissance d'engourdir, il n'eût pas vécu. Le crustacé belliqueux, tour à tour si haut et si bas, la terreur, la risée de tous, subit les morts alternatives où il est l'esclave, la proie, le jouet même du plus faible.
Grandes et terribles servitudes: comment nous en dégager?
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La liberté est dans la force. Dès l'origine, à tâtons, la vie, en cherchant la force, semblait confusément rêver la future création d'un axe central qui ferait l'être un, et décuplerait la vigueur du mouvement. Les rayonnés, les mollusques, en eurent des pressentiments, en ébauchèrent quelques essais. Mais ils étaient trop distraits par le problème accablant de la défense extérieure. L'enveloppe, toujours l'enveloppe, c'est ce qui préoccupait obstinément ces pauvres êtres. En ce genre, ils firent des chefs-d'œuvre: boule épineuse de l'oursin, conque tout à la fois ouverte et fermée de l'haliotide, enfin l'armure du crustacé à pièces articulées, perfection de la défense, et terriblement offensive! Quoi de plus? qu'ajoutera-t-on? rien, ce semble.
Rien? non, tout. Qu'il vienne un être qui se fie au mouvement, un être de libre audace, qui méprise tous ces gens comme infirmes ou tardigrades, qui considère l'enveloppe comme chose subordonnée et concentre la force en soi.
Le crustacé s'entourait comme d'un squelette extérieur. Le poisson se le fait au centre, en son intime intérieur, sur l'axe où les nerfs, les muscles, tout organe viendra s'attacher.
Fantasque invention, ce semble, et au rebours du bon sens: placer le dur, le solide, précisément à l'endroit que garde si bien la chair! L'os, si utile au dehors, le mettre à la place profonde où sa dureté sert si peu!
Le crustacé dut en rire, quand il vit la première fois un être mou, gros, trapu (les poissons de la mer des Indes), qui, s'essayant, glissait, coulait, sans coquille, armure, ni défense; n'ayant sa force qu'au dedans, protégé uniquement par sa fluidité gluante, par le mucus exubérant qui l'entoure, et qui, peu à peu, se fixe en écailles élastiques. Molle cuirasse qui prête et plie, qui cède sans céder tout à fait.
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C'était une révolution analogue à celle de Gustave-Adolphe quand il allégea son soldat des pesantes armures de fer, ne lui couvrant plus la poitrine que d'un justaucorps de chamois, d'une peau forte, légère et souple.