Ainsi le juge d'Église et le lieutenant du roi n'étaient plus que des mannequins entre les mains des Jésuites. Toute la ville le voyait, frémissait. En décembre, janvier, février, la famille des Cadière formula et répandit une plainte pour déni de justice et subornation de témoins. Les Jésuites eux-mêmes sentirent que la place n'était plus tenable. Ils appelèrent le secours d'en haut. Le meilleur paraissait être un simple arrêt du Grand-Conseil qui eût tout appelé à lui et tout étouffé (comme fit Mazarin pour l'affaire de Louviers). Mais le chancelier était d'Aguesseau; les Jésuites ne désiraient pas que l'affaire allât à Paris. Ils la retinrent en province. Ils firent décider par le roi (16 janvier 1731) que le Parlement de Provence, où ils avaient beaucoup d'amis, jugeât sur l'information que deux de ses conseillers feraient à Toulon.

Un laïque, M. Faucon, et un conseiller d'Église, M. de Charleval, vinrent en effet, et tout droit descendirent chez les Jésuites (p. 407). Ces commissaires impétueux cachèrent si peu leur violente et cruelle partialité qu'ils lancèrent à la Cadière un ajournement personnel, comme on faisait à l'accusé, tandis que Girard fut poliment appelé, laissé libre; il continuait de dire la messe et de confesser. Et la plaignante était sous les verroux dans les mains de ses ennemis, chez les dévotes de Girard, à la merci de toute cruauté.

La réception des bonnes ursulines avait été celle qu'elles eussent faite si elles avaient été chargées de la faire mourir. Elles lui avaient donné pour chambre la loge d'une religieuse folle qui salissait tout. Elle coucha dans la paille de cette folle, dans cette odeur épouvantable. A grand'peine le lendemain ses parents purent-ils introduire une couverture et un matelas. On lui donna pour garde et garde-malade l'âme damnée de Girard, une converse, qui était fille de cette même Guiol qui l'avait livrée, fille très digne de sa mère, capable de choses sinistres, dangereuse à sa pudeur et peut-être à sa vie même. On la tint à la pénitence la plus cruelle pour elle, celle de ne pouvoir se confesser ni communier. Elle retombait malade dès qu'elle ne communiait pas. Son furieux ennemi, Sabatier le Jésuite, vint dans cette loge, et, chose bizarre, nouvelle, il entreprit de la gagner, de la tenter par l'hostie! On marchanda. Donnant donnant: pour communier, il fallait qu'elle s'avouât calomniatrice, indigne de la communion. Elle l'aurait peut-être fait par excès d'humilité. Mais, en se perdant, elle aurait aussi perdu et le carme et ses frères.

Réduit aux arts pharisaïques, on interprétait ses paroles. Ce qu'elle disait au sens mystique, on feignait de le comprendre dans la réalité matérielle.

Elle montrait, pour se démêler de tous ces pièges, ce qu'on eût le moins attendu, une grande présence d'esprit (voir surtout p. 391).

Le plus perfide, combiné pour lui ôter l'intérêt du public, mettre contre elle les rieurs, ce fut de lui faire un amant. On prétendit qu'elle avait proposé à un jeune drôle de partir avec elle, de courir le monde.

Les grands seigneurs d'alors qui aimaient à se faire servir par des enfants, des petits pages, prenaient volontiers les plus gentils des fils de leurs paysans. Ainsi avait fait l'évêque du petit garçon d'un de ses fermiers. Il le débarbouilla. Puis, quand ce favori grandit, pour qu'il eût meilleure apparence, il le tonsura, lui donna figure d'abbé, titre d'aumônier, à vingt ans. Ce fut M. l'abbé Camerle. Élevé dans la valetaille et fait à tout faire, il fut, comme sont souvent les petits campagnards, décrassés à demi, un rustre niais et finaud. Il vit bien que le prélat, dès son arrivée à Toulon, était curieux de la Cadière, peu favorable à Girard. Il pensa plaire et amuser, en se faisant à Ollioules espion de leurs rapports suspects. Mais, dès que l'évêque changea, eut peur des Jésuites, Camerle, avec le même zèle, servit activement Girard et l'aida contre la Cadière.

Il vint, comme un autre Joseph, dire que Mlle Cadière (comme la femme de Putiphar) l'avait tenté, essayé d'ébranler sa vertu. Si cela avait été vrai, si elle lui eût fait tant d'honneur que de faiblir un peu pour lui, il n'en eût été que plus lâche de l'en punir d'abuser d'un mot étourdi. Mais une telle éducation de page et de séminariste ne donne ni honneur ni l'amour des femmes.

Elle se démêla vivement et très bien, le couvrit de honte. Les deux indignes commissaires du Parlement la voyaient répondre d'une manière si victorieuse, qu'ils abrégèrent les confrontations, lui retranchèrent ses témoins. De soixante-huit qu'elle appelait, ils n'en firent venir que trente-huit (in-douze, t. I, p. 62). N'observant ni les délais ni les formes de justice, ils précipitèrent la confrontation. Avec tout cela, ils ne gagnaient rien. Le 25 et le 26 février encore, sans varier, elle répéta ses dépositions accablantes.

Ils étaient si furieux, qu'ils regrettaient de n'avoir pas à Toulon le bourreau et la question «pour la faire un peu chanter». C'était l'ultima ratio. Les parlements, dans tout ce siècle, en usèrent. J'ai sous les yeux un véhément éloge de la torture[88], écrit en 1780 par un savant parlementaire, devenu membre du Grand-Conseil, dédié au Roi (Louis XVI), et couronné d'une flatteuse approbation de Sa Sainteté, Pie VI.