Personne n'osa reprendre, en présence du peuple, les conclusions féroces du parquet pour faire étrangler la Cadière. Douze conseillers immolèrent leur honneur, dirent Girard innocent. Des douze autres, quelques jansénistes le condamnaient au feu, comme sorcier; et trois ou quatre, plus raisonnables, le condamnaient à mort, comme scélérat. Douze étant contre douze, le président Lebret allait départager la cour. Il jugea pour Girard. Acquitté de l'accusation de sorcellerie et de ce qui eût entraîné la mort, ou le renvoya, comme prêtre et confesseur, pour le procès ecclésiastique, à l'official de Toulon, à son intime ami, Larmedieu.
Le grand monde, les indifférents, furent satisfaits. Et l'on a fait si peu d'attention à cet arrêt qu'aujourd'hui encore M. Fabre dit, M. Méry répète, «que tous les deux furent acquittés». Chose extrêmement inexacte. La Cadière fut traitée comme calomniatrice, condamnée à voir ses mémoires et défenses lacérés et brûlés par la main du bourreau.
Et il y avait encore un terrible sous-entendu. La Cadière étant marquée ainsi, flétrie pour calomnie, les Jésuites devaient pousser, continuer sous terre et suivre leur succès auprès du cardinal Fleury, appeler sur elle les punitions secrètes et arbitraires. La ville d'Aix le comprit ainsi. Elle sentit que le Parlement ne la renvoyait pas, mais la livrait plutôt. De là une terrible fureur contre le président Lebret, tellement menacé qu'il demanda qu'on fît venir le régiment de Flandre.
Girard fuyait dans une chaise fermée. On le découvrit, et il eût été tué s'il ne se fût sauvé dans l'église des Jésuites, où le coquin se mit à dire la messe. Il échappa et retourna à Dôle, honoré, glorifié de la Société. Il y mourut en 1733, en odeur de sainteté. Le courtisan Lebret mourut en 1735.
Le cardinal Fleury fit tout ce qui plut aux Jésuites. A Aix, à Toulon, à Marseille, il exila, bannit, emprisonna. Toulon surtout était coupable d'avoir porté l'effigie de Girard aux portes de ses girardines et d'avoir promené le sacro-saint tricorne des Jésuites.
La Cadière aurait dû, aux termes de l'arrêt, pouvoir y retourner, être remise à sa mère. Mais j'ose dire qu'on ne permit jamais qu'elle revînt sur ce brûlant théâtre de sa ville natale, si hautement déclarée pour elle. Qu'en fit-on? Jusqu'ici personne n'a pu le savoir.
Si le seul crime de s'être intéressé à elle méritait la prison, on ne peut douter qu'elle n'ait été bientôt emprisonnée elle-même; que les Jésuites n'aient eu aisément de Versailles une lettre de cachet pour enfermer la pauvre fille, pour étouffer, ensevelir avec elle une affaire si triste pour eux. On aura attendu sans doute que le public fût distrait, pensât à autre chose. Puis la griffe l'aura ressaisie, plongée, perdue dans quelque couvent ignoré, éteinte dans un in-pace.
Elle n'avait que vingt et un ans au moment de l'arrêt, et elle avait toujours espéré de vivre peu. Que Dieu lui en ait fait la grâce[92]!