J'ai essayé de résumer sa biographie de mille ans, ses âges successifs, sa chronologie. J'ai dit: 1o comment elle se fait par l'excès des misères; comment la simple femme, servie par l'Esprit familier, transforme cet Esprit dans le progrès du désespoir, est obsédée, possédée, endiablée, l'enfante incessamment, se l'incorpore, enfin est une avec Satan. J'ai dit: 2o comment la sorcière règne, mais se défait, se détruit elle-même. La sorcière furieuse d'orgueil, de haine, devient, dans le succès, la sorcière fangeuse et maligne, qui guérit, mais salit, de plus en plus industrielle, factotum empirique, agent d'amour, d'avortement; 3o elle disparaît de la scène, mais subsiste dans les campagnes. Ce qui reste en lumière par des procès célèbres, ce n'est plus la sorcière, mais l'ensorcelée (Aix, Loudun, Louviers, affaire de la Cadière, etc.).

Cette chronologie n'était pas encore bien arrêtée pour moi, quand j'essayai, dans mon Histoire, de restituer le Sabbat, en ses actes. Je me trompai sur le cinquième. La vraie sorcière originaire est un être isolé, une religieuse du diable, qui n'a ni amour ni famille. Même celles de la décadence n'aiment pas les hommes. Elles subissent le libertinage stérile, et en portent la trace (Lancre), mais elles n'ont de goûts personnels que ceux des religieuses et des prisonnières. Elles attirent des femmes faibles, crédules, qui se laissent mener à leurs petits repas secrets (Wyer, ch. 27). Les maris de ces femmes en sont jaloux, troublent ce beau mystère, battent les sorcières et leur infligent la punition qu'elles craignent le plus, qui est de devenir enceintes.—La sorcière ne conçoit guère que malgré elle, de l'outrage et de la risée. Mais si elle a un fils, c'est le point essentiel, dit-on, de la religion satanique qu'il devienne son mari. De là (dans les derniers temps) de hideuses familles et des générations de petits sorciers et sorcières, tous malins et méchants, sujets à battre ou dénoncer leur mère. Il y a dans Boguet une scène horrible de ce genre.

Ce qui est moins connu, mais bien infâme, c'est que les grands qui employaient ces races perverses pour leurs crimes personnels, les tenant toujours dépendantes, par la peur d'être livrées aux prêtres, en tiraient de gros revenus. (Sprenger, p. 174, éd. de Lyon.)

Pour la décadence de la sorcellerie et les dernières persécutions dont elle fut l'objet, je renvoie à deux livres excellents qu'on devrait traduire, ceux de MM. Soldan et Wright.—Pour ses rapports avec le magnétisme, le spiritisme, les tables tournantes, etc., on trouvera de riches détails dans la curieuse Histoire du merveilleux, par M. Figuier.

IX

J'ai parlé deux fois de Toulon. Jamais assez. Il m'a porté bonheur. Ce fut beaucoup pour moi d'achever cette sombre histoire dans le pays de la lumière. Nos travaux se ressentent de la contrée où ils furent accomplis. La nature travaille avec nous. C'est un devoir de rendre grâce à ce mystérieux compagnon, de remercier le Genius loci.

Au pied du fort Lamalgue qui domine invisible, j'occupais sur une pente assez âpre de lande et de roc une petite maison fort recueillie. Celui qui se bâtit cet ermitage, un médecin, y a écrit un livre original, l'Agonie et la Mort. Lui-même y est mort récemment. Tête ardente et cœur volcanique, il venait chaque jour de Toulon verser là ses troubles pensées. Elles y sont fortement marquées. Dans l'enclos, assez grand, de vignes et d'oliviers pour se fermer, s'isoler doublement, il a inscrit un jardin fort étroit, serré de murs, à l'africaine, avec un tout petit bassin. Il reste là présent par les plantes étrangères qu'il aimait, les marbres blancs chargés de caractères arabes qu'il sauva des tombeaux démolis à Alger. Ses cyprès de trente ans sont devenus géants, ses aloès, ses cactus énormes et redoutables. Le tout fort solitaire, point mou, mais très charmant. En hiver, partout l'églantier en fleur, partout le thym et les parfums amers.

Cette rade, on le sait, est la merveille du monde. Il y en a de plus grandes encore, mais aucune si belle, aucune si fièrement dessinée. Elle s'ouvre à la mer par une bouche de deux lieues, la resserrant par deux presqu'îles recourbées en pattes de crabe. Tout l'intérieur varié, accidenté de caps, de pics rocheux, de promontoirs aigus, landes, vignes, bouquets de pins. Un charme, une noblesse, une sévérité singulières.

Je ne découvrais pas le fond même de la rade, mais ses deux bras immenses: à droite, Tamaris (désormais immortel); à gauche, l'horizon fantastique de Gien, des Iles d'or, où le grand Rabelais aurait voulu mourir.

Derrière, sous le haut cirque des monts chauves, la gaieté et l'éclat du port, de ses eaux bleues, de ses vaisseaux qui vont, viennent, ce mouvement éternel, fait un piquant contraste. Les pavillons flottants, les banderoles, les rapides chaloupes, qui emmènent, ramènent les officiers, les amiraux, tout anime, intéresse. Chaque jour, à midi, allant à la ville, je montais de la mer au plus haut de mon fort, d'où l'immense panorama se développe, les montagnes depuis Hyères, la mer, la rade et, au milieu de la ville qui de là est charmante. Quelqu'un qui vit cela la première fois, disait: «La jolie femme que Toulon!»