«Non, mon ami, dit le voisin, on ne te chassera pas. Tu la cultiveras, cette terre... mais autrement que tu ne crois... Rappelle-toi, mon bonhomme, qu'étourdiment, jeune encore (il y a cinquante ans de cela), tu épousas Jacqueline, petite serve de mon père... Rappelle-toi la maxime: «Qui monte ma poule est mon coq.»—Tu es de mon poulailler. Déceins-toi, jette l'épée... Dès ce jour, tu es mon serf.»
Ici, rien n'est d'invention. Cette épouvantable histoire revient sans cesse au Moyen-âge. Oh! de quel glaive il fut percé! J'ai abrégé, j'ai supprimé, car chaque fois qu'on s'y reporte, le même acier, la même pointe aiguë traverse le cœur.
Il en fut un, qui, sous un outrage si grand, entra dans une telle fureur, qu'il ne trouva pas un seul mot. Ce fut comme Roland trahi. Tout son sang lui remonta, lui arriva à la gorge... Ses yeux flamboyaient, sa bouche muette, effroyablement éloquente, fit pâlir toute l'assemblée... Ils reculèrent... Il était mort. Ses veines avaient éclaté... Ses artères lançaient le sang rouge jusqu'au front de ses assassins[14].
L'incertitude de la condition, la pente horriblement glissante par laquelle l'homme libre devient vassal,—le vassal serviteur,—et le serviteur serf, c'est la terreur du Moyen-âge et le fond de son désespoir. Nul moyen d'échapper. Car qui fait un pas est perdu. Il est aubain, épave, gibier sauvage, serf ou tué. La terre visqueuse retient le pied, enracine le passant. L'air contagieux le tue, c'est-à-dire le fait de mainmorte, un mort, un néant, une bête, une âme de cinq sous, dont cinq sous expieront le meurtre.
Voilà les deux grands traits généraux, extérieurs, de la misère du Moyen-âge, qui firent qu'il se donna au Diable. Voyons maintenant l'intérieur, le fond des mœurs, et sondons le dedans.
III
LE PETIT DÉMON DU FOYER
Les premiers siècles de Moyen-âge où se créèrent les légendes ont le caractère d'un rêve. Chez les populations rurales, toutes soumises à l'Église, d'un doux esprit (ces légendes en témoignent), on supposerait volontiers une grande innocence. C'est, ce semble, le temps du bon Dieu. Cependant les Pénitentiaires, où l'on indique les péchés les plus ordinaires, mentionnent des souillures étranges, rares sous le règne de Satan.
C'était l'effet de deux choses, de la parfaite ignorance, et de l'habitation commune qui mêlait les proches parents. Il semble qu'ils avaient à peine connaissance de notre morale. La leur, malgré les défenses, semblait celle des patriarches, de la haute Antiquité, qui regarde comme libertinage le mariage avec l'étrangère, et ne permet que la parente. Les familles alliées n'en faisaient qu'une. N'osant encore disperser leurs demeures dans les déserts qui les entouraient, ne cultivant que la banlieue d'un palais mérovingien ou d'un monastère, ils se réfugiaient chaque soir avec leurs bestiaux sous le toit d'une vaste villa. De là des inconvénients analogues à ceux de l'ergastulum antique, où l'on entassait les esclaves. Plusieurs de ces communautés subsistèrent au Moyen-âge et au delà. Le seigneur s'occupait peu de ce qui en résultait. Il regardait comme une seule famille cette tribu, cette masse de gens «levants et couchants ensemble»,—«mangeant à un pain et à un pot».
Dans une telle indistinction, la femme était bien peu gardée. Sa place n'était guère haute. Si la Vierge, la femme idéale, s'éleva de siècle en siècle, la femme réelle comptait bien peu dans ces masses rustiques, ce mélange d'hommes et de troupeaux. Misérable fatalité d'un état qui ne changea que par la séparation des habitations, lorsqu'on prit assez de courage pour vivre à part, en hameau, ou pour cultiver au loin des terres fertiles et créer des huttes dans les clairières des forêts. Le foyer isolé fit la vraie famille. Le nid fit l'oiseau. Dès lors, ce n'étaient plus des choses, mais des âmes... La femme était née.