Devons-nous être rassurés, nous autres qui voyons mieux? Elle est bien innocente encore. Elle aurait horreur d'imiter la grande dame de là-haut, qui a par-devant le mari, sa cour d'amants, et son page. Avouons-le pourtant, le lutin a déjà fait bien du chemin. Impossible d'avoir un page moins compromettant que celui qui se cache dans une rose. Et avec cela, il tient de l'amant. Plus envahissant que nul autre, si petit, il glisse partout.

Il glisse au cœur du mari même, lui fait sa cour, gagne ses bonnes grâces. Il lui soigne ses outils, lui travaille le jardin, et le soir, pour récompense, derrière l'enfant et le chat, se tapit dans la cheminée. On entend sa petite voix tout comme celle du grillon, mais on ne le voit pas beaucoup, à moins qu'une faible lueur n'éclaire une certaine fente où il aime à se tenir. Alors on voit, on croit voir, un minois subtil. On lui dit: «Oh! petit, nous t'avons vu!»

On leur dit bien à l'église qu'il faut se défier des Esprits, que tel qu'on croit innocent, qui glisse comme un air léger, pourrait au fond être un démon. Ils se gardent bien de le croire. Sa taille le fait croire innocent. Depuis qu'il y est, on prospère. Le mari autant que la femme y tient, et encore plus peut-être. Il voit que l'espiègle follet fait le bonheur de la maison.

IV
TENTATIONS

J'ai écarté de ce tableau les ombres terribles du temps qui l'eussent cruellement assombri. J'entends surtout l'incertitude où la famille rurale était de son sort, l'attente, la crainte habituelle de l'avanie fortuite qui pouvait d'un moment à l'autre tomber du château.

Le régime féodal avait justement les deux choses qui font un enfer: d'une part, la fixité extrême, l'homme était cloué à la terre et l'émigration impossible;—d'autre part, une incertitude très grande dans la condition.

Les historiens optimistes qui parlent tant de redevances fixes, de chartes, de franchises achetées, oublient le peu de garanties qu'on trouvait dans tout cela. On doit payer tant au seigneur, mais il peut prendre tout le reste. Cela s'appelle bonnement le droit de préhension. Travaille, travaille, bonhomme. Pendant que tu es aux champs, la bande redoutée de là-haut peut s'abattre sur ta maison, enlever ce qui lui plaît «pour le service du seigneur».

Aussi, voyez-le, cet homme; qu'il est sombre sur son sillon, et qu'il a la tête basse!... Et il est toujours ainsi, le front chargé, le cœur serré, comme celui qui attendrait quelque mauvaise nouvelle.

Rêve-t-il un mauvais coup? Non, mais deux pensées l'obsèdent, deux pointes le percent tour à tour. L'une: «En quel état ce soir trouveras-tu ta maison?»—L'autre: «Oh! si la motte levée me faisait voir un trésor? si le bon démon me donnait pour nous racheter?»