Quel triomphe pour la sorcière! Et si la Dame était celle qui la fit courir jadis, quelle vengeance et quelles représailles! La voilà nue sous sa main. Ce n'est pas tout. Sur ses reins, elle établit une planchette, un petit fourneau, et là fait cuire le gâteau... «Oh! ma mie, je n'en peux plus. Dépêchez, je ne puis rester ainsi.—C'est ce qu'il nous fallait, madame, il faut que vous ayez chaud. Le gâteau cuit, il sera chauffé de vous, de votre flamme.»

C'est fini, et nous avons le gâteau de l'Antiquité, du mariage indien et romain,—assaisonné, réchauffé du lubrique esprit de Satan. Elle ne dit pas comme celle de Virgile: «Revienne, revienne Daphnis! ramenez-le-moi, mes chants!» Elle lui envoie le gâteau, imprégné de sa souffrance et resté chaud de son amour... A peine il y a mordu, un trouble étrange, un vertige le saisit... Puis un flot de sang lui remonte au cœur; il rougit. Il brûle. La furie lui revient, et l'inextinguible désir[41].

XI
LA COMMUNION DE RÉVOLTE.—LES SABBATS LA MESSE NOIRE

Il faut dire les Sabbats. Ce mot évidemment a désigné des choses fort diverses, selon les temps. Nous n'en avons malheureusement de descriptions détaillées que fort tard (au temps d'Henri IV)[42]. Ce n'était guère alors qu'une grande farce libidineuse, sous prétexte de sorcellerie. Mais dans ces descriptions même d'une chose tellement abâtardie, certains traits fort antiques témoignent des âges successifs, des formes différentes par lesquelles elle avait passé.

On peut partir de cette idée très sûre que, pendant bien des siècles, le serf mena la vie du loup et du renard, qu'il fut un animal nocturne, je veux dire agissant le jour le moins possible, ne vivant vraiment que de nuit.

Encore jusqu'à l'an 1000, tant que le peuple fait ses saints et ses légendes, la vie du jour n'est pas sans intérêt pour lui. Ses nocturnes sabbats ne sont qu'un reste léger de paganisme. Il honore, craint la Lune qui influe sur les biens de la terre. Les vieilles lui sont dévotes et brûlent de petites chandelles pour Dianom (Diane-Lune-Hécate). Toujours le lupercale poursuit les femmes et les enfants, sous un masque, il est vrai, le noir visage du revenant Hallequin (Arlequin). On fête exactement la pervigilium Veneris (au 1er mai). On tue à la Saint-Jean le bouc de Priape-Bacchus Sabasius, pour célébrer les Sabasies. Nulle dérision dans tout cela. C'est un innocent carnaval du serf.

Mais, vers l'an 1000, l'église lui est presque fermée par la différence des langues. En 1100, les offices lui deviennent inintelligibles. Des Mystères que l'on joue aux portes des églises, ce qu'il retient le mieux, c'est le côté comique, le bœuf et l'âne, etc. Il en fait des noëls, mais de plus en plus dérisoires (vraie littérature sabbatique).

Croira-t-on que les grandes et terribles révoltes du douzième siècle furent sans influence sur ces mystères et cette vie nocturne du loup, de l'advolé, de ce gibier sauvage, comme l'appellent les cruels barons. Ces révoltes purent fort bien commencer souvent dans les fêtes de nuit. Les grandes communions de révolte entre serfs (buvant le sang les uns des autres, ou mangeant la terre pour hostie[43]) purent se célébrer au sabbat. La Marseillaise de ce temps, chantée la nuit plus que le jour, est peut-être un chant sabbatique:

Nous sommes hommes comme ils sont!