Seulement il fallait un homme. L'Inquisiteur qui, le premier, devant les cours jalouses de Mayence et de Cologne, devant le peuple moqueur de Francfort ou de Strasbourg, allait dresser son tribunal, devait être un homme d'esprit. Il fallait que sa dextérité personnelle balançât, fît quelquefois oublier l'odieux de son ministère. Rome, du reste, s'est piquée toujours de choisir très bien les hommes. Peu soucieuse des questions, beaucoup des personnes, elle a cru, non sans raison, que le succès des affaires dépendait du caractère tout spécial des hommes envoyés dans chaque pays. Sprenger était-il bien l'homme? D'abord, il était Allemand, dominicain, soutenu d'avance par cet ordre redouté, par tous ses couvents, ses écoles. Un digne fils des écoles était nécessaire, un bon scolastique, un homme ferré sur la Somme, ferme sur son saint Thomas, pouvant toujours donner des textes. Sprenger était tout cela. Mais, de plus, c'était un sot.

«On dit, on écrit souvent que dia-bolus vient de dia, deux, et bolus, bol ou pilule, parce qu'avalant à la fois et l'âme et le corps, des deux choses il ne fait qu'une pilule, un même morceau. Mais (dit-il, continuant avec la gravité de Sganarelle), selon l'étymologie grecque, diabolus, signifie clausus ergastulo; ou bien, defluens (Teufel?), c'est-à-dire tombant, parce qu'il est tombé du ciel.»

D'où vient maléfice? «De maleficiendo, qui signifie male de fide sentiendo.» Étrange étymologie, mais d'une portée très grande. Si le maléfice est assimilé aux mauvaises opinions, tout sorcier est un hérétique, et tout douteur un sorcier. On peut brûler comme sorciers tous ceux qui penseraient mal. C'est ce qu'on avait fait à Arras, et ce qu'on voulait peu à peu établir partout.

Voilà l'incontestable et solide mérite de Sprenger. Il est sot, mais intrépide; il pose hardiment les thèses les moins acceptables. Un autre essayerait d'éluder, d'atténuer, d'amoindrir les objections. Lui, non. Dès la première page, il montre de face, expose une à une les raisons naturelles, évidentes, qu'on a de ne pas croire aux miracles diaboliques. Puis il ajoute froidement: Autant d'erreurs hérétiques. Et sans réfuter les raisons, il copie les textes contraires, saint Thomas, Bible, légendes canonistes et glossateurs. Il vous montre d'abord le bon sens, puis le pulvérise par l'autorité.

Satisfait, il se rasseoit, serein, vainqueur; il semble dire: Eh bien! maintenant, qu'en dites-vous? Seriez-vous bien assez osé pour user de votre raison?... Allez donc douter, par exemple, que le Diable ne s'amuse à se mettre entre les époux, lorsque tous les jours l'Église et les canonistes admettent ce motif de séparation!

Cela, certes, est sans réplique. Personne ne soufflera. Sprenger, en tête de ce manuel des juges, déclarant le moindre doute hérétique, le juge est lié; il sent qu'il ne doit pas broncher; que, si malheureusement il avait quelque tentation de doute ou d'humanité, il lui faudrait commencer par se condamner et se brûler lui-même.

C'est partout la même méthode.

Le bon sens d'abord; puis de front, de face et sans précaution, la négation du bon sens. Quelqu'un, par exemple, serait tenté de dire que, puisque l'amour est dans l'âme, il n'est pas bien nécessaire de supposer qu'il y faut l'action mystérieuse du Diable. Cela n'est-il pas spécieux? «Non pas, dit Sprenger, distinguo. Celui qui fend le bois n'est pas cause de la combustion; il est seulement cause indirecte. Le fendeur de bois, c'est l'amour (voir Denis l'Aréopagite, Origène, Jean Damascène). Donc l'amour n'est que la cause indirecte de l'amour.»

Voilà ce que c'est que d'étudier. Ce n'est pas une faible école qui pouvait produire un tel homme. Cologne seule, Louvain, Paris, avaient les machines propres à mouler le cerveau humain. L'école de Paris était forte; pour le latin de cuisine, qu'opposer au Janotus de Gargantua? Mais plus forte était Cologne, glorieuse reine des ténèbres qui a donné à Hutten le type des Obscuri viri, des obscurantins et ignorantins, race si prospère et si féconde.

Ce solide scolastique, plein de mots, vide de sens, ennemi juré de la nature, autant que de la raison, siège avec une foi superbe dans ses livres et dans sa robe, dans sa crasse et sa poussière. Sur la table de son tribunal, il a la Somme d'un côté, de l'autre le Directorium. Il n'en sort pas. A tout le reste il sourit. Ce n'est pas à un homme comme lui qu'on en fait accroire, ce n'est pas lui qui donnera dans l'astrologie ou dans l'alchimie, sottises pas encore assez sottes, qui mèneraient à l'observation. Que dis-je? Sprenger est esprit fort, il doute des vieilles recettes. Quoique Albert-le-Grand assure que la sauge dans une fontaine suffit pour faire un grand orage, il secoue la tête. La sauge? à d'autres! je vous prie. Pour peu qu'on ait d'expérience, on reconnaît ici la ruse de Celui qui voudrait faire perdre sa piste et donner le change, l'astucieux Prince de l'air; mais il y aura du mal, il a affaire à un docteur plus malin que le Malin.