C'est le renversement de toute chose. Cette Louise, possédée du Diable, communie tant qu'elle veut. Elle gourmande les personnes de la plus haute autorité. La vénérable Catherine de France, la première des Ursulines, vient voir cette merveille, l'interroge, et tout d'abord la surprend en flagrant délit d'erreur, de sottise. L'autre, impudente, en est quitte pour dire, au nom de son Diable: «Le Diable est le père du mensonge.»

Un minime, homme de sens, qui est là, relève ce mot, et lui dit: «Alors tu mens.» Et aux exorcistes: «Que ne faites-vous taire cette femme?» Il leur cite l'histoire d'une Marthe, une fausse possédée de Paris.—Pour réponse, on la fait communier devant lui. Le Diable communiant, le Diable recevant le corps de Dieu!... Le pauvre homme est stupéfait... Il s'humilie devant l'Inquisition. Il a trop forte partie, ne dit plus un mot.

Un des moyens de Louise, c'est de terrifier l'assistance, disant: «Je vois des magiciens...» Chacun tremble pour soi-même.

Victorieuse, de la Sainte-Baume, elle frappe jusqu'à Marseille. Son exorciste flamand, réduit à l'étrange rôle de secrétaire et confident du Diable, écrit sous sa dictée cinq lettres:

Aux Capucins de Marseille pour qu'ils somment Gauffridi de se convertir;—aux mêmes Capucins pour qu'ils arrêtent Gauffridi, le garrottent avec une étole et le tiennent prisonnier dans telle maison qu'elle indique;—plusieurs lettres aux modérés, à Catherine de France, aux Prêtres de la Doctrine, qui eux-mêmes se déclaraient contre elle.—Enfin, cette femme effrénée, débordée, insulte sa propre supérieure: «Vous m'avez dit au départ d'être humble et obéissante... Je vous rends votre conseil.»

Verrine, le diable de Louise, démon de l'air et du vent, lui soufflait des paroles folles, légères et d'orgueil insensé, blessant amis et ennemis, l'Inquisition même. Un jour elle se mit à rire de Michaëlis, qui se morfondait, à Aix à prêcher dans le désert, tandis que tout le monde venait l'écouter à la Sainte-Baume. «Tu prêches, ô Michaëlis, tu dis vrai, mais avances peu... Et Louise, sans étudier, a atteint, compris le sommaire de la perfection.»

Cette joie sauvage lui venait surtout d'avoir brisé Madeleine. Un mot y avait fait plus que cent sermons. Mot barbare: «Tu seras brûlée!» (17 décembre.) La petite fille, éperdue, dit dès lors tout ce qu'elle voulait et la soutint bassement.

Elle s'humilia devant tous, demanda pardon à sa mère, à son supérieur Romillion, à l'assistance, à Louise. Si nous en croyons celle-ci, la peureuse la prit à part, la pria d'avoir pitié d'elle, de ne pas trop la châtier.

L'autre, tendre comme un roc, clémente comme un écueil, sentit qu'elle était à elle, pour en faire ce qu'elle voudrait. Elle la prit, l'enveloppa, l'étourdit et lui ôta le peu qui lui restait d'âme. Second ensorcellement, mais à l'envers de Gauffridi, une possession par la terreur. La créature anéantie marchant sous la verge et le fouet, on la poussa jour par jour dans cette voie d'exquise douleur d'accuser, d'assassiner celui qu'elle aimait encore.

Si Madeleine avait résisté, Gauffridi eût échappé. Tout le monde était contre Louise.