La dernière enfin devant la grande chambre du Parlement d'Aix. (P. 5, 12, 384 du Procès, in-folio.)
Notez que toutes les trois, admirablement concordantes, sont imprimées à Aix sous les yeux de ses ennemis, dans un volume où l'on veut (je l'établirai plus tard) atténuer les torts de Girard, fixer l'attention du lecteur sur tout ce qui peut être défavorable à la Cadière. Et cependant l'éditeur n'a pas pu se dispenser de donner ces dépositions accablantes pour celui qu'il favorise.
Inconséquence monstrueuse. Il effraya la pauvre fille, puis brusquement abusa indignement, barbarement de sa terreur[85].
L'amour n'est point du tout ici la circonstance atténuante. Loin de là. Il ne l'aimait plus. C'est ce qui fait le plus d'horreur. On a vu ses cruels breuvages, et l'on va voir son abandon. Il lui en voulait de valoir mieux que ces femmes avilies. Il lui en voulait de l'avoir tenté (si innocemment), compromis. Mais surtout il ne lui pardonnait pas de garder une âme. Il ne voulait que la dompter, mais accueillait avec espoir le mot qu'elle disait souvent: «Je le sens, je ne vivrai pas.» Libertinage scélérat! Il donnait de honteux baisers à ce pauvre corps brisé qu'il eût voulu voir mourir!
Comment lui expliqua-t-il ces contradictions choquantes de caresses et de cruauté? Les donna-t-il pour des preuves de patience et d'obéissance? ou bien passa-t-il hardiment au vrai fonds de Molinos: «Que c'est à force de péchés qu'on fait mourir le péché?» Prit-elle cela au sérieux? et ne comprit-elle pas que ces semblants de justice, d'expiation, de pénitence, n'étaient que libertinage?
Elle ne voulait pas le savoir, dans l'étrange débâcle morale qu'elle eut après ce 23 mai, en juin, sous l'influence de la molle et chaude saison. Elle subissait son maître, ayant peur un peu de lui, et d'un étrange amour d'esclave, continuant cette comédie de recevoir chaque jour de petites pénitences. Girard la ménageait si peu qu'il ne lui cachait pas même ses rapports avec d'autres femmes. Il voulait la mettre au couvent. Elle était, en attendant, son jouet; elle le voyait, laissait faire. Faible et affaiblie encore par ses hontes énervantes, de plus en plus mélancolique, elle tenait peu à la vie, et répétait ces paroles (nullement tristes pour Girard): «Je le sens, je mourrai bientôt.»
XI
LA CADIÈRE AU COUVENT (1730)
L'abbesse du couvent d'Ollioules était jeune pour une abbesse; elle n'avait que trente-huit ans. Elle ne manquait pas d'esprit. Elle était vive, soudaine à aimer ou à haïr, emportée du cœur ou des sens, ayant fort peu le tact et la mesure que demande le gouvernement d'une telle maison.
Cette maison vivait de deux ressources. D'une part, elle avait de Toulon deux ou trois religieuses de familles consulaires qui, apportant de bonnes dots, faisaient ce qu'elles voulaient. Elles vivaient avec les moines observantins, qui dirigeaient le couvent. D'autre part, ces moines, qui avaient leur ordre répandu à Marseille et partout, procuraient de petites pensionnaires et des novices qui payaient; contact fâcheux, dangereux pour les enfants. On l'a vu par l'affaire d'Aubany.