Le dix-huitième siècle, fort différent du nôtre, a le cœur d'un héros. Chaque fois qu'il enfonce et baisse au fatalisme, il se trouve quelqu'un (un malade comme Vauvenargues, un pauvre homme comme Rousseau) pour frapper vivement du pied la terre et remonter, disant: «L'homme est libre. Le cœur, la conscience, c'est tout. Je suis heureux. L'homme est heureux. Le monde est bon. Le tout est bien.»
Les grands éducateurs depuis la Renaissance, traînant encore au pied leur boulet (Biblique et Chrétien), n'avaient jamais articulé cette confiance entière dans la nature. Elle est exactement anti-chrétienne, la pure négation du mythe de la nature déchue. Notez que les retours contradictoires de Rousseau, ses mollesses chrétiennes qui pourront revenir, seront des parenthèses tout à fait isolées, discordantes dans l'ensemble de sa doctrine essentielle, sans s'y harmoniser jamais.
Même dans la Julie, dans les langueurs dévotes de sa dernière partie, l'éducation est juste anti-chrétienne, contraire à la dure discipline qui ne veut qu'émonder, mutiler la plante humaine. Julie se fie à la nature, au point que, selon elle, l'éducation consiste à ne rien faire du tout. Laisser l'enfant jouer et vivre, se créer par lui-même, c'est le seul idéal de la belle raisonneuse (en même temps un peu quiétiste). Et le philosophe Wolmar, le père, le goûte assez. Il dit: «Le caractère ne change pas; il reste quoi qu'on fasse. Donc, il ne faut rien faire.» Il semble fataliste, par respect de la liberté.
Nombre de sots ont pris cela au mot, ont dit: «Pourquoi l'éducation?» La négligence, la paresse, toutes les faiblesses maternelles s'en arrangeaient bien volontiers. Mais Rousseau même, avec un vigoureux bon sens, dans la Julie et dans l'Émile, se fait une terrible objection, c'est que cette éducation négative suppose un vrai miracle. Quel? Un milieu parfait, un si excellent entourage que l'enfant, ayant tout autour la vue du beau, du bon, s'améliore (rien qu'à regarder). Cela ne se trouve nulle part, moins chez Julie qu'ailleurs. L'enfant, entre deux cœurs sensibles (et plus amoureux que jamais), mollirait et dépérirait, atrophié dans cette langueur.
L'Émile, heureusement, ne suit pas l'Héloïse. C'est un livre très mâle. L'éducation d'amour, négative, expectante, ne va pas à ce siècle, en réalité énergique, et, parmi ses écarts, actif et créateur. L'Émile agit et crée. Tout y est art et énergie. En disant: «Nature agira», il agit vigoureusement. Il est en cela concordant au grand but que posèrent Voltaire et Vauvenargues: «Le but de l'homme est l'action.»
C'est superbe de mise en scène. C'est bien autre chose que Robinson. Il y a bien là un naufragé, une âme échouée au rivage de la vie (Sicut projectus ab undis navita, Lucret.). Mais cette âme n'est rien encore, n'est point douée. Et vous avez la grandiose intuition du Prométhée, qui, d'un peu de terre, va faire l'homme.
Le tout triste et sublime. C'est un morne désert. Point de famille, ni père, ni mère (sinon pour l'allaitement). Rien que ce raisonneur, cet artiste, ce calculateur, qui vous travaille la petite momie. C'est très beau, et cela fatigue. On admire, mais c'est dur à lire. Il y a trop d'esprit, trop d'éloquence, trop de toute chose. Il montre un bras d'Hercule pour toucher une fleur. Il prend des gants d'acier pour bercer un enfant.
J'ai vu dans le Tyrol certain logis désert, un nourrisson tout seul. Du matin, les parents étaient à la forêt; un sauvage cours d'eau, armé de force énorme, fait pour tourner dix meules, d'un filet ménagé qui servait de nourrice, agitait, balançait l'enfant dans son berceau.
On sent trop bien partout qu'il n'a pas eu d'enfants, et qu'il n'en a vu guère. Dans sa vie vagabonde de musicien littérateur, n'ayant point de foyer (autre que sa pensée), il n'a jamais passé près de la cheminée les longues heures patientes qu'y passera Frœbel à voir l'enfant dormir, se réveiller, jouer.
Rien de plus éloigné du sentiment du peuple. Il n'a pas observé ce qu'offre le plus simple ménage, ce que sait le moindre ouvrier: c'est que la famille du travailleur est une éducation de Justice (voy. plus haut). Il n'a pas vu l'enfant frappé de l'exemple du père, sachant qu'il travaille pour lui, et qu'il doit le lui rendre, s'y essayant déjà, et, dans ses jeux, s'imaginant le faire.