Homme de la terre, et vivant tout en elle, il semble fait à son image. Comme elle, il est avide; la terre ne dit jamais: Assez. Il est obstiné, autant qu'elle est ferme et persistante; il est patient, à son exemple, et, non moins qu'elle, indestructible; tout passe, et lui, il reste... Appelez-vous cela des défauts? Eh! s'il ne les avait pas, depuis longtemps vous n'auriez plus de France.

Voulez-vous juger nos paysans? Regardez-les, au retour du service militaire! vous voyez ces soldats terribles, les premiers du monde, qui, revenant à peine d'Afrique, de la guerre des lions, se mettent doucement à travailler, entre leur sœur et leur mère, reprennent la vie paternelle d'épargne et de jeûne, ne font plus de guerre qu'à eux-mêmes. Vous les voyez, sans plainte, sans violence, chercher par les moyens les plus honorables l'accomplissement de l'œuvre sainte qui fait la force de la France: je veux dire le mariage de l'homme et de la terre.

La France tout entière, si elle avait le vrai sentiment de sa mission, aiderait à ceux qui continuent cette œuvre. Par quelle fatalité faut-il qu'elle s'arrête aujourd'hui dans leurs mains[20]!... Si la situation présente continuait, le paysan, loin d'acquérir, vendrait, comme il fit au milieu du dix-septième siècle, et redeviendrait mercenaire. Deux cents ans de perdus!... Ce ne serait pas là la chute d'une classe d'hommes, mais celle de la patrie.

Ils paient plus d'un demi-milliard à l'État chaque année! un milliard à l'usure! Est-ce tout? Non, la charge indirecte est peut-être aussi forte, celle que l'industrie impose au paysan par ses douanes, qui, repoussant les produits étrangers, empêchent aussi nos denrées de sortir.

Ces hommes si laborieux sont les plus mal nourris. Point de viande; nos éleveurs (qui sont au fond des industriels) empêchent l'agriculteur d'en manger[21], dans l'intérêt de l'agriculture. Le dernier ouvrier mange du pain blanc; mais celui qui fait venir le blé, ne le mange que noir. Ils font le vin, et la ville le boit. Que dis-je! le monde entier boit la joie à la coupe de la France, excepté le vigneron français[22].

L'industrie de nos villes a obtenu récemment un soulagement considérable, dont le poids retombe sur la terre, au moment où la petite industrie des campagnes, l'humble travail de la fileuse, est tué par la machine à lin.

Le paysan, perdant ainsi, une à une, ses industries, aujourd'hui le lin, demain la soie peut-être, a grand'peine à garder la terre; elle lui échappe, et elle emporte avec elle tout ce qu'il y a mis d'années laborieuses, d'épargne, de sacrifices. C'est de sa vie elle-même qu'il est exproprié. S'il reste quelque chose, les spéculateurs l'en débarrassent; il écoute, avec la crédulité du malheur, toutes les fables qu'ils débitent; Alger produit le sucre et le café; tout homme en Amérique gagne dix francs par jour; il faut passer la mer; qu'importe? L'Alsacien croit, sur leur parole, que l'Océan n'est guère plus large que le Rhin[23].

Avant d'en venir là, avant de quitter la France, toute ressource sera employée. Le fils se vendra[24]. La fille se fera domestique. Le jeune enfant entrera dans la manufacture voisine. La femme se placera comme nourrice dans la maison du bourgeois[25], ou prendra chez elle l'enfant du petit marchand, de l'ouvrier même.

L'ouvrier, pour peu qu'il gagne bien sa vie, est l'objet de l'envie du paysan. Lui qui appelle bourgeois le fabricant, il est un bourgeois pour l'homme de campagne. Celui-ci le voit le dimanche se promener vêtu comme un Monsieur. Attaché à la terre, il croit qu'un homme qui porte avec lui son métier, qui travaille sans s'inquiéter des saisons, de la gelée ni de la grêle, est libre comme l'oiseau. Il ignore et ne veut point voir les servitudes de l'homme d'industrie. Il en juge d'après le jeune ouvrier voyageur qu'il rencontre sur les routes, faisant son tour de France, qui gagne à chaque halte pour le séjour et le voyage, puis, reprenant sa longue canne de compagnonnage et le petit paquet, s'achemine vers une autre ville en chantant ses chansons.

CHAPITRE II
Servitudes de l'ouvrier dépendant des machines.