Nombre de femmes en Allemagne, tendres aux misères de l'enfance, ont créé et conduisent de pareilles écoles. Mais au milieu du fanatisme sec et dur des piétistes, elles ont peine à trouver grâce. Elles faiblissent, voulant faire croire que leur Frœbel est chrétien. Lui-même, il est vrai, vers la fin, comme Rousseau et Pestalozzi, il a accordé au temps, à l'obsession générale de faibles et molles paroles. Mais il faut examiner le fonds et la doctrine même pour voir qu'elle les exclut, les rejette, précisément comme la chair saine et vivante rejette un corps étranger qu'on y fourre en la blessant. Le vieux dogme Consummatum est impose le type du passé; son nom est imitatio. Frœbel dit: «Point d'imitation», et il regarde l'avenir. S'il croit d'ailleurs que l'homme est bon, il supprime la double légende et de la Chute et du Salut, la mort de Dieu, et toute cette mythologie.

Les bonnes et timides femmes qui déguisent ainsi Frœbel sous l'habit évangélique, énervent un peu son école. Rien de plus joli, rien de plus coquet que les galants petits produits de ces enfants dirigés par les demoiselles allemandes. Ce n'est pas là du tout l'esprit doux, innocent, mais sauvage du Maître, du vieux forestier, adorateur du bon soleil qui crée et cultive avec nous, qui mûrit et la plante et l'homme. L'enfant de Frœbel n'est point ce délicat petit artiste de brillantes frivolités. Il est ouvrier, jardinier, et demain cultivateur. La religion de Frœbel est la sainte coopération de l'homme avec la nature, le travail modeste, fécond, du monde zoroastrique.

Entre tous les enfants, celui qui a besoin de Frœbel et bien plus que l'Allemand, c'est l'enfant français. Si mobile, il souffre, il meurt à la lettre sur ce banc où on le fixe pour lui faire faire l'exercice automatique de nos salles d'asile et de nos écoles. Il aurait le plus grand besoin de cette heureuse alternance des trois vies, atelier, jardinage, étude, qui change à chaque demi-heure. Mais nos maîtres font l'école pour eux plus que pour l'élève. Les parents même croiraient que l'enfant ne fait que jouer. La demoiselle française, plus agitée que l'allemande, précisément pour cela, aime moins ces petits mouvements qui interrompent à chaque instant ses pensées très personnelles. Bien peu aiment l'enseignement. La plupart continuent leurs rêves, leur petit roman intérieur, et les couvent tranquillement dans une école immobile, où rien ne se meut qu'en masse, par de rares mouvements uniformes.

Genève, qui le croirait? la sérieuse Genève elle-même, l'ancienne, l'admirable école de l'ouvrier qu'imita et suivit toute l'Europe, n'aime pas beaucoup la méthode de Frœbel, qui précisément fait de petits ouvriers.

Pour plaire aux parents, il faut altérer cette méthode, la rapprocher tant qu'on peut des routines ordinaires. On reconnaît là l'esprit qui tua Pestalozzi.

L'école, même modifiée, a pourtant d'heureux résultats. J'y ai vu fort récemment un petit peuple d'enfants qui me semblaient tous heureux. Ce qui était remarquable, c'était de les voir dans un lieu fort étroit pour leur grand nombre, faire des rondes très variées, souvent assez compliquées, avec une rare précision, à la fois libre et docile, qu'on aurait crue d'un autre âge. Ces chœurs étaient dirigés, menés, par une très intelligente et agréable demoiselle, qui nous frappa par la puissance qu'elle avait visiblement dans sa sage et douce énergie. Je sortais fort attendri. Mais les enfants sont bien fins. Un d'eux le vit, un petit enfant de six ans, de très charmante figure, du reste créature chétive. Il m'arrêta, se prit à moi et il me tendit les bras. Je fus extrêmement surpris. Il semblait plus naturel que les aimables personnes, gracieuses, jeunes, toutes bonnes, que j'avais avec moi en cette visite, l'attirassent infiniment plus. J'eus besoin d'un grand effort, d'un peu de froideur apparente pour pouvoir dominer mon cœur. Je n'étais pas loin de me dire: «Hoc est signum Dei! Il me faut écrire pour l'enfance.» Je fus ferme, et, sans qu'une larme échappât, je baisai son front, sentant profondément qu'en lui en ce moment j'embrassais les générations à venir.

LIVRE IV

CHAPITRE PREMIER
L'Université.—Son autorité morale.

J'ai quelque droit de parler de l'Université. Je l'ai traversée tout entière, du plus bas au plus haut, à la sueur de mon front. J'y ai usé le meilleur de ma vie. Je n'ai pas fait de l'enseignement un marchepied, un passage d'un jour, pour aller parader dans la presse et le monde, monter aux places lucratives. J'ai suivi la longue filière légitime, Collèges, École normale, Sorbonne, Collège de France. Je n'y ai point regret. J'ai ajourné longtemps, mais couvé la production.

J'étais cependant écrivain, nullement dominé par l'enseignement, gardant un esprit libre, indépendant des préjugés de classe. Je pouvais d'autant mieux observer et juger cet estimable corps, porter un jugement sérieux.