J'ai connu parmi eux de véritables saints, à mettre dans la Légende d'or. Mais je parle plutôt de la masse, de ce grand peuple si modeste, obscur et voulant l'être, fort libéral (quoique discret, timide), de formes excellentes et sans le moindre pédantisme. Le monde a là-dessus de très fausses idées.
Quand j'y entrai, ce corps était moins agité qu'il ne le fut depuis. Nulle impatience. Aucune ambition. Aucun besoin du bruit, du monde. L'amour de la littérature pour elle-même, et sans vue du succès. Plusieurs avaient un goût très spécial de l'enseignement. Le bon M. Mablin, linguiste supérieur, dont on se souviendra toujours, quand il perdit sa chaire, professa gratuitement dans une institution, pour le seul plaisir d'enseigner. M. Labrouste (l'obligeance, la bonté, la charité même), riche et pouvant se reposer, rechercha, s'imposa la position laborieuse de chef de Sainte-Barbe, où il fit un bien infini.
L'influence indirecte de ces hommes excellents fut pour moi admirable. Ma très vive imagination et mon ardeur d'esprit, en grand contraste avec ma vie solitaire et tout uniforme, gagnait fort au contact de cette douce sagesse. Je n'ai vu en nul homme l'égalité sereine et le calme de la vertu, plus qu'en mon camarade et collègue, M. Poret. Nul n'eut droit plus que lui d'enseigner la philosophie, dont il était un type si pur et si parfait. La philosophie écossaise pour qui étaient ses préférences et qui dominait dans nos chaires, moins haute et moins hardie que l'allemande, semblait très propre à faire des esprits modérés, plutôt que des héros. Au grand jour de Juillet, on a vu un professeur modeste de cette école, homme doux, pacifique, s'il en fut, s'immoler au devoir (Farcy, 27 juillet 1830).
L'Université est un corps très loyal, qui vit en pleine lumière. Les hommes y sont connus, très parfaitement appréciés, n'arrivant, ne montant de grade en grade qu'à force d'examens publics. Les livres y sont connus, et dans les mains de tous, autant que ceux des maisons ecclésiastiques sont inconnus, mystérieux. L'enseignement des jeunes prêtres se fait même en partie par des cahiers non imprimés, qui se transmettent, se copient et se recopient. Quelqu'un qui, en 1845, voulait connaître l'enseignement du Sacré-Cœur, apprit que c'était impossible, les livres étant faits par les dames, donnés aux seules élèves, qui ne peuvent pas même les emporter de la maison.
Dans l'Université, au contraire, tout est transparent et cristal. Chacun la voit de part en part. Son enseignement est identique, et s'il est modéré, il n'en est pas moins clair. Son principe contredit, dément, détruit le principe du Moyen-âge. Les petites hypocrisies que l'État ordonne et enjoint, ne sont que ridicules, inutiles et peu obéies.
Plus ancien, plus moderne que le christianisme, ce principe éternel est celui que Platon expose si bien dans l'Euthyphron, celui que Zénon enseigna avec tous les jurisconsultes, celui que Kant a formulé, et l'Assemblée constituante. Sur lui le Droit repose. Sans lui les tribunaux se ferment et deviennent inutiles. L'État, inconséquent, ne sachant ce qu'il veut, et ménageant le vieux dogme gothique, invoque à chaque instant le nouveau de 89.
L'Université est fidèle à celui-ci plus que l'État ne veut. Ses ennemis le savent bien, le disent avec raison. Sauf des nuances assez légères, ses livres officiels et ses chaires de philosophie enseignent la même chose: la souveraineté du Devoir, la primatie du Juste, l'indépendance de la Loi morale. Ses chaires d'histoire, de littérature et de langues, dans l'infini détail, et même en choses qu'on croirait étrangères, transmettent le même enseignement.
MM. Tissot, Barni, dans les belles traductions de Kant, ont suivi cet esprit. Et M. Bénard, dans son excellent Précis, autorisé et adopté, le formule parfaitement: «La loi morale est par elle-même obligatoire. Manquât-elle par impossible de sanction en l'absence de toute puissance divine ou humaine pour la faire respecter, elle n'en conserverait pas moins son empire sur des êtres raisonnables et libres. Elle n'en serait pas moins inviolable et sacrée.»
Est-ce clair? Et non moins clairement sort la conclusion de Platon, de Socrate, posée dans l'Euthyphron: «La loi morale précède la loi religieuse, en est la pierre de touche. Le saint n'est saint qu'autant qu'il est le juste. La Justice est la reine des mortels et des immortels. À elle seule de juger les dieux.»
Les dogmes varient fort. La Justice invariable les ratifie ou les condamne. Arrêts de conscience qu'on retrouve identiques à mille ans, deux mille ans de distance, il n'importe. Le dogme injuste, impie, l'hérédité du crime, la nature pervertie par la transmission du péché paternel, est déjà rejetée par Ézéchiel, Jérémie, comme il l'est deux mille ans après par la Révolution.