De ces trois mouvements, trois peuples sont sortis, et de tout leur ensemble une France d'esprit nouveau, un peu moins aplati que celui des fonctionnaires. Depuis vingt ans surtout l'excès de la compression a fait de plus en plus rechercher les carrières du travail indépendant. Outre l'ouvrier seul ou petit fabricant (qui par exemple fait l'article de Paris), les administrations industrielles offrent une liberté relative. Leurs ingénieurs sont souvent de très libres penseurs, qui ne demandent à l'homme que le travail légitime, point de complaisance hypocrite. Quoi qu'il y ait à dire contre les compagnies, elles ont certainement un mérite, de n'être pas, comme l'État, en connivence avec le prêtre, de ne pas acheter son aide électorale en tyrannisant l'employé, de ne pas prêter au clergé main-forte contre la conscience.

En rapprochant les chiffres que donne M. Wolowski pour certaines professions (employés des chemins de fer, mécaniciens, contre-maîtres, ouvriers supérieurs du bâtiment, etc.), je trouve au minimum une France nouvelle d'un demi-million d'hommes qui peut plus librement penser et lire un peu. Même ceux qui travaillent des bras et sont proprement ouvriers, aidés maintenant par la machine, rentrent moins fatigués le soir, prennent un livre, tout au moins un journal. On imprime et on lit dix fois plus qu'en 1830, trois ou quatre fois plus qu'en 1848.

La supériorité de la France nouvelle, industrieuse, active, c'est de mêler un peu la pensée et l'action, la culture et le mouvement. L'homme y est moins durement spécialisé que dans la société antérieure. Des classes excellentes ont surgi (en tête nos ingénieurs), qui mêlent heureusement les deux vies. Hommes véritablement complets, et, pour le mieux dire encore, hommes.

Grâce à Dieu, des carrières actives, de libres débouchés, s'ouvrent à côté des vieilles voies. La bureaucratie griffonnante, le malheureux destin d'êtres anti-naturels qu'on nourrit d'encre et de papier, ne sera plus la seule vie qu'on propose à l'enfant des classes cultivées. Il lui sera permis d'être homme, d'agir et de créer, de se créer lui-même en agissant sans cesse et dans l'art et dans la nature.

Saluons ici l'œuvre vivace et spontanée du vigoureux bon sens français. Je parle de l'École centrale. Notre École polytechnique, après le jeune élan pratique qu'elle prit de la Révolution, s'était envolée dans l'algèbre, tendait à devenir l'aristocratie du calcul. C'est alors que des hommes positifs, attachés aux réalités d'un humble et fort enseignement (un ingénieur, un chimiste, un professeur) prirent la place que la haute École avait laissée, et firent la leur, très près du type originaire de 94 qui avait été si fécond.

Institut très français. La France plus qu'aucune nation avait senti la solidarité des sciences. De la nouvelle École ressortit une chose nouvelle, ignorée de l'Europe, la solidarité des arts. On croyait jusque-là que notre esprit rapide, qui lie, généralise des choses très diverses, était un don brillant, puissant aux théories, nul en application. Et l'on aperçut tout à coup qu'en cent choses c'est la voie pratique. Nombre d'hommes sortis de la nouvelle École, de ce rayonnement des arts, réussirent en dehors du métier qu'ils avaient cherché, et fort aisément appliquèrent leurs aptitudes flexibles à des matières toutes nouvelles. J'y vois un serrurier devenu tout à coup un excellent ingénieur, qui de plus est encore un habile manufacturier. J'y vois un constructeur de machines à vapeur, qui, maintenant chimiste, est directeur d'une verrerie, etc.

L'Anglais a une éducation excessivement spéciale, et il est presque toujours enfermé étroitement dans cette spécialité. Il est fort dans un seul métier, ce qui n'est guère commode pour le besoin colonial. Dans tout établissement nouveau, dans telle situation lointaine et isolée, il faut plusieurs Anglais de métiers différents, tandis qu'un seul Français suffit.

Admirable flexibilité qui doit faire rechercher partout l'industriel français, qui semble lui ouvrir le monde, rendre l'émigration facile, si la vie devenait ici trop chère, difficile, impossible. Le liant, l'esprit sympathique des nôtres semblent les appeler, bien plus que l'Anglais taciturne, à parcourir, civiliser la terre. La rare solidité physique de nos hommes du Midi (Provençaux et Pyrénéens, etc.), la force sèche qu'ils ont, les soutient contre les climats dangereux beaucoup mieux que les peuples du Nord, sanguins ou lymphatiques, prenables aux maladies. Aux Indes, quand nous y primions, nous avions un rare avantage (que n'ont point du tout les Anglais), d'y vivre et d'y durer. Tous nos précédents historiques montrent combien le Français d'alors était voyageur. Sur un oui, sur un non, on prenait son chapeau, on partait «pour les îles» (c'était le mot du temps).—Mais aujourd'hui, c'est le contraire. Les déceptions ont été fortes. La France par deux fois avait couru le monde; jadis le globe, et récemment l'Europe à main armée. Aujourd'hui elle est casanière. Elle répugne extrêmement à l'émigration.

Une belle et mâle École, c'est celle de Châlons. L'enfant, six heures debout, travaille du bras et de la main. Six heures assis, il dessine, il calcule, il étudie. Cela fait des hommes forts, intelligents, qui se plaisent au travail. L'enfant garde une sève un peu rude, mais loin des mauvaises pensées. Celui qui taille, lime ou bat le fer six heures par jour, dort bien, chaque matin s'éveille gai et plus fort que la veille.

C'est beau, mais un peu dur, surtout trop renfermé. J'y voudrais plus d'air libre, hors des fumées de l'atelier, quelque étude agricole, au moins comme délassement. Qui sait ce que fera un jour ce jeune homme élevé pour l'industrie? À mesure que le champ de nos activités s'étend sur tout le globe, dans mille situations, il doit faire face à tout, faire mille choses imprévues. Même dans sa carrière ordinaire et prévue, ce futur contre-maître, ce faiseur de machines, pourra avoir, je l'espère bien, un jardinet pour lui et pour les siens. Qu'il n'y soit pas inepte. Dès aujourd'hui, au moins deux heures par jour, qu'il ait de la terre et du ciel. Qu'il respire autrement que dans des promenades forcées ou des luttes violentes, insensées, entre camarades.