Les nouveaux règlements offrent nombre de choses véritablement excellentes. On sent partout la main de celui qui lui-même a pratiqué et enseigné. L'homme est là tout entier, de travail infini, d'ardeur prodigieuse, le plus zélé ministre qui fut jamais, avec tous les contrastes et l'impuissance d'une situation déplorable.

Les pages qui suivent étaient écrites avant qu'il ne sortît du ministère. Je n'ai pas cru devoir les effacer. Elles disent le bien, le mal, les torts, l'effort immense et la très grande volonté.

Destinée singulière! et tragique réellement! Étrange et bizarre aventure qu'on ne voit guère qu'aux gouvernements d'Orient, qu'on croirait se passer à Stamboul, à Bagdad, aux Mille et une Nuits. La fortune, cette capricieuse, voit au pays latin un homme de mérite, voué uniquement à l'étude et aux affections de famille, fort désintéressé surtout. Et, par une énorme méprise, elle l'enlève. Une nuit qu'il est là, travaillant, écrivant, il est empoigné, emporté par les airs, jeté aux palais sombres dont il connaît très bien l'histoire. Dans ces palais hantés d'ombres somnambuliques, quel contraste! un homme vivant, un homme de chair et de sang, qui a un cœur (un trop prenable cœur).

Que s'est-il passé là? Comment dans ce pays vertigineux a-t-il été leurré? Sous quel mirage a-t-il fait pacte avec l'abîme?

Que promettait-on? Tout. Que demandait-on? Peu.

Moins que peu, presque rien. Il enseignait l'histoire. Eh bien! ne pouvait-il en ôter une ligne? en effacer un jour? faire que ce jour fatal ne fût point, n'eût jamais été? Si l'histoire, mutilée ainsi, est enseignée à ce grand peuple enfant qui va nous remplacer, demain tous seront morts, et ce jour mort aussi.

Mais qui ferait cela? Quel monstrueux miracle, impossible aux mortels! impossible à Dieu même! Non, Dieu ne peut biffer un jour. Un seul jour devenant un blanc, une lacune, tout avant, tout après en serait altéré. Cette écriture d'airain qu'on appelle l'histoire a un mystère terrible, c'est que les caractères enroulés l'un dans l'autre, s'enchaînent indissolublement. Pas une lettre n'en peut être arrachée. Que peut-on? Par-dessus, faire un léger plâtrage, par un fragile enduit dissimuler l'histoire, et superposer la légende. La crédule candeur de celui qui l'écrit, fera peut-être illusion.

Vain espoir, insensé. Mais celui qu'on leurrait, était séduit au fond d'une idée non moins vaine. Introduit par surprise et par malentendu dans ce Conseil sinistre de violence militaire, il apportait, croyait faire triompher l'idée fort discordante d'une grande transformation industrielle qui eût changé la France, fait l'Empire de la paix. Lui-même issu des ouvriers artistes que Colbert appela de Flandre aux Gobelins, il avait le travail dans le sang, dans la tête cette idée fixe. Ce fut sa tentation. Punie cruellement. Que n'endura-t-il pas? Les généraux, les prêtres, n'y étaient pas trompés: «Il était l'ennemi.» Ils raisonnaient très bien; ils disaient sans ambages: «Travail, c'est liberté. L'industrie, le commerce, ont fait Juillet 1830.»—Que répondre à cela? Rien de bien sérieux. Que l'on y aurait l'œil, que les écoles nouvelles, veillées de près, transmettraient leurs notes au pouvoir, qui jugerait ainsi chaque élève, déciderait de son placement. L'État fût devenu placeur universel... Roman étrange! À qui faire avaler cela?

Seul à ce tapis vert où tout était hostile, il donna ce spectacle d'un ministre affamé, d'un budget maigrissant qu'on rognait chaque jour. Il endurait toujours, dans un espoir toujours trompé. Chaque matin, il saisissait... le vide!... Un jour il eut en main l'enseignement obligatoire, mais le soir il ne l'avait plus. Un jour il croyait faire une grande chose, l'instruction des filles. Mais les préfets, mais les fonctionnaires, bien plus intelligents de ce qu'on veut là-haut, l'ont fort peu soutenu. En ce point qui était le va-tout du clergé, l'État s'est bien gardé de défendre l'État, et le ministre est resté seul.

Seul. Ni l'État, ni le pays. Nul moyen de sortir sans livrer la place au clergé. Nul moyen de rester qu'au prix d'amers combats, dans la triste indigence d'un budget étranglé.