Mais cela signifie surtout: Émancipons la vie divine. Elle est dans l'énergie humaine; elle y fermente; elle a hâte de s'épancher en œuvres vives. Elle est dans la Nature, y bouillonne, voudrait se verser en torrents.
Ne voyez-vous pas que la terre a envie de produire, et de vous enrichir, de donner des sources et des fruits, de créer des races nouvelles, plus saines et plus durables, de créer sans mesure des peuples et des moissons?
Soyons intelligents. Fermons un peu les livres. Rouvrons le grand livre de vie. Travaillons! Habit bas! Délivrons cet esprit fécond qui veut sortir, ouvrons-lui les barrières. Écartons les obstacles, les entraves. Élargissons Dieu!
Voici ce que j'ai vu récemment en Provence.
Un fort mauvais terrain se trouvait près d'Hyères, misérablement sec, rocailleux, qui jamais n'avait rien donné que lentisques et autres rudes plantes sauvages de végétation africaine. Point d'eau. Et tout au plein midi, rôti dès le printemps. Tout cela ne fait rien. Un habile homme voit ce que demande cette terre. Il l'achète et il la travaille, l'épierre, la brise, et la rebrise. Il lui donne ce qu'elle veut, la vigne. Que va-t-il arriver? «Elle sera brûlée, cette vigne. La culture même y aide. Les schistes durs, polis et qui semblent vernis, plus on les brise et les émiette, concentrent à chaque pied des foyers rayonnants d'innombrables petits miroirs qui tous lui lancent du soleil. Oui, sans faute sa vigne mourra.»
Tel est le mot du paysan. Et elle ne meurt pas pourtant; il y a quelque chose là-dessous. Le matin on observe; spectacle surprenant, tout est mouillé chez lui; autour tout est aride. Il pleut chez lui et pas ailleurs. C'est la toison de Gédéon qui, dans la Bible, a seule les eaux du ciel, et à côté la terre est altérée.
L'habile homme, M. Riondet, de superbe figure, une vraie tête d'ancien empereur[118], inquiète et rêveuse, et chargée de pensées, semblait un homme de mystère. Il avait particulièrement le don de trouver l'eau partout. Il la sentait, l'entendait sourdre, là où nous ne voyions qu'aridité. Lui-même fort discret, se communiquant peu, si ce n'est par des actes, il me faisait l'effet d'une source profonde, génie de la contrée, qui la sert en dessous.
Qu'avait-il vu ici? le secret de la vie pour tous ces climats africains. C'est que la nuit répare le jour. Elle verse de telles rosées que celui qui y reste, est mouillé jusqu'aux os. Pourquoi la terre n'en profite-t-elle pas? Elle est durcie par la chaleur du jour? Que faire? La briser constamment. L'émietter, c'est l'ouvrir. Et voilà ce qu'elle demandait, cette pauvre terre. Elle halète, elle a soif, et personne ne la laisse boire.
Le paysan n'a garde de labourer entre les vignes. Il occupe les lignes intermédiaires par un méchant blé qui se brûle, ne donne rien. Comment lui faire entendre qu'il faut sacrifier tant de terrain? le laisser libre au soc qui, le jour, ouvre et prépare le sol à la rosée du soir? Non, la terre crie en vain, on la laisse à son aridité. La rosée tombe en vain; trouvant ce sol de fer, elle remonte et se vaporise. Elles ne peuvent s'entendre, se marier. Et c'est un divorce éternel.
Ici l'art est bienfait. En servant la Nature, il est plus nature qu'elle-même. Elle verdoie et le remercie.