[25]: Aucun peintre de mœurs, romancier, socialiste, que je sache, n'a daigné nous parler de la nourrice. Il y a pourtant là une triste histoire qu'on ne connaît pas assez. On ne sait pas combien ces pauvres femmes sont exploitées et malmenées, d'abord par les voitures qui les transportent (souvent à peine accouchées), et ensuite par les bureaux qui les reçoivent. Prises comme nourrices sur lieu, il faut qu'elles renvoient leur enfant, qui souvent en meurt. Elles n'ont aucun traité avec la famille qui les loue, et peuvent être renvoyées au premier caprice de la mère, de la garde, du médecin; si le changement d'air et de vie leur tarit le lait, elles sont renvoyées sans indemnité. Si elles restent, elles prennent ici les habitudes de l'aisance et souffrent infiniment quand il leur faut rentrer dans leur vie pauvre; plusieurs se font domestiques pour ne plus quitter la ville, elles ne rejoignent plus leur mari, et la famille est rompue.
[26]: Distinction posée fort nettement dans l'ouvrage de l'estimable (et regrettable!) M. Buret: De la misère, etc., 1840. Il a peut-être dans cet ouvrage accueilli trop facilement les exagérations des enquêtes anglaises.
[27]: Ceux qui étendent ce chiffre y comprennent des ouvriers occupés, il est vrai, dans les manufactures qui emploient des machines, mais nullement asservis aux machines. Ceux-ci sont et seront toujours une exception.—L'extension du machinisme (pour désigner ce système d'un mot) est-elle à craindre? La machine doit-elle tout envahir? La France deviendra-t-elle sous ce rapport une Angleterre?—À ces questions graves, je réponds sans hésiter: Non. Il ne faut pas juger de l'extension de ce système par l'époque de la grande guerre européenne où il a été surexcité par des primes monstrueuses que le commerce ordinaire n'offre point. Éminemment propre à abaisser le prix des objets qui doivent descendre dans toutes les classes, il a répondu à un besoin immense, celui des classes inférieures, qui, dans un moment d'ascension rapide, ont voulu tout d'abord avoir le confortable, le brillant même, mais en se contentant d'un brillant médiocre, souvent vulgaire, et, comme on dit, de fabrique. Quoique, par un effort admirable, la manufacture se soit élevée à des produits très beaux qu'on ne pouvait attendre, ces produits fabriqués en gros et par des moyens uniformes, sont irrémédiablement marqués d'un caractère monotone. Le progrès du goût rend sensible cette monotonie, et la fait parfois trouver ennuyeuse. Telle œuvre irrégulière des arts non mécaniques charme l'œil et l'esprit plus que ces irréprochables chefs-d'œuvre industriels qui rappellent tristement par l'absence de vie le métal qui fut leur père, et leur mère, la vapeur.
Ajoutez que chaque homme maintenant ne veut plus être telle classe, mais tel homme: il veut être lui-même; par suite, il doit souvent faire moins de cas des produits fabriqués par classes, sans individualité qui réponde à la sienne. Le monde avance dans cette route; chacun veut, tout en comprenant mieux le général, caractériser son individualité. Il est très vraisemblable que, toute chose égale d'ailleurs, on préférera aux fabrications uniformes des machines les produits variés sans cesse qui portent l'empreinte de la personnalité humaine, qui pour aller à l'homme, et changer comme il change, partent de l'homme immédiatement.—Là est le véritable avenir de la France industrielle, bien plus que dans la fabrication mécanique où elle reste inférieure.—Au reste, les deux systèmes se prêtent un mutuel appui. Plus les premiers besoins seront satisfaits à bas prix par les machines, plus le goût s'élèvera au-dessus des produits du machinisme, et recherchera les produits d'un art tout personnel.
[28]: Le testament des tisserands de Rouen est le remarquable petit livre qu'écrivit l'un d'eux. (Noiret, Mémoires d'un ouvrier rouennais, 1836.) Il déclare qu'ils ne font plus d'apprentis.
[29]: J'ai plusieurs fois, dans mes cours et mes livres (surtout au tome V de l'Histoire de France) esquissé l'histoire de l'industrie. Pour la comprendre cependant, il faudrait remonter plus haut, ne pas l'envisager d'abord, comme on fait, dans ces grandes et puissantes corporations qui dominent la cité même. Il faudrait prendre d'abord le travailleur dans son humble origine, méprisé comme il fut à son principe, lorsque le primitif habitant de la ville, propriétaire de la banlieue, le marchand même qui y avait halle, cloche et justice, s'accordaient pour mépriser l'ouvrier, l'ongle bleu, comme ils l'appelaient, lorsque le bourgeois le recevait a peine hors la ville à l'ombre des murs, entre deux enceintes (pfahlburg), lorsqu'il était défendu de lui faire justice s'il ne pouvait payer impôt, lorsqu'on lui fixait avec un arbitraire bizarre le prix auquel il pouvait vendre, tant aux riches, tant aux pauvres, etc.
[30]: Villermé, Tableau de l'état physique et moral des ouvriers des manufactures de coton, etc. (1840). On les a vus, en nov. 1839, dans un chômage qui obligeait le manufacturier à ne garder que les plus anciens ouvriers, demander à partager entre tous le travail et le salaire, pour que personne ne fût renvoyé, t. II, p. 71. Voir aussi I, 89, 366-369, et II, 89, 113.—Beaucoup d'entre eux, à qui l'on reproche le concubinage, se marieraient, s'ils avaient l'argent et les papiers nécessaires, I, 54, et II, 283 (cf. Frégier, II, 160.)—À l'assertion de ceux qui prétendent que les ouvriers des manufactures gagneraient assez s'ils faisaient un bon usage de leurs salaires, opposons l'observation judicieuse de M. Villermé (II, 14). Pour qu'ils gagnent assez, il faut, selon lui, quatre choses: Qu'ils se portent toujours bien, qu'ils soient employés toujours, que chaque ménage n'ait que deux enfants au plus, enfin qu'ils n'aient aucun vice... Voilà quatre conditions qui se trouveront rarement.
[31]: M. Léon Faucher a marqué admirablement ces différences dans son mémoire sur le Travail des enfants à Paris. (Revue des Deux Mondes, 15 nov. 1844.) Voir aussi, sur l'apprentissage dans l'industrie parcellaire, le tome II de ses Études sur l'Angleterre; l'excellent économiste qui s'est montré là très grand écrivain, nous y révèle, par delà l'enfer des manufactures, un autre enfer qu'on ne soupçonnait pas.
[32]: Nous avons parlé plus haut (p. [66]) du salaire des ouvriers des manufactures. Si nous voulons étudier le salaire en général, nous trouverons que cette question tant controversée se réduit a ceci: Les salaires ont augmenté, disent les uns. Et ils ont raison, parce qu'ils partent de 1789, ou des temps antérieurs.—Les salaires n'ont pas augmenté, disent les autres. Et ils ont raison, parce qu'ils partent de 1824; depuis ce temps, les ouvriers de manufactures gagnent moins, et les autres n'ont qu'une augmentation illusoire; le prix de l'argent ayant changé, celui qui gagne ce qu'il gagnait alors reçoit dans la réalité un tiers de moins; celui qui gagnait et qui gagne encore trois francs, ne reçoit guère qu'une valeur de deux francs; ajoutez que les besoins étant devenus plus nombreux avec les idées, il souffre de n'avoir pas mille choses qui alors lui étaient indifférentes.—Les salaires sont très élevés en France, en comparaison de la Suisse et de l'Allemagne; mais ici les besoins sont bien plus vivement sentis.—La moyenne des salaires de Paris, que MM. L. Faucher et L. Blanc fixent également a trois francs cinquante centimes, est suffisante pour le célibataire, très insuffisante pour l'homme marié qui a des enfants.—Je donne ici la moyenne générale des salaires que plusieurs auteurs ont essayé de fixer pour la France, depuis Louis XIV; mais je ne sais s'il est possible d'établir une moyenne pour des éléments si variés:
| 1698 (Vauban.) | 12 | sous. |
| 1738 (Saint-Pierre.) | 16 | |
| 1788 (A. Young.) | 19 | |
| 1819 (Chaptal.) | 25 | |
| 1832 (Morogues) | 30 | |
| 1840 (Villermé) | 40 |