[80]: Combien il est regrettable que les hommes de génie effacent la trace successive de leur propre création! Rarement ils gardent la série des ébauches qui l'ont préparée. Vous en trouvez quelque chose, incomplet et à grand'peine, dans la série progressive des tableaux de quelques grands peintres qui, sans cesse, ont peint leur pensée et en ont fixé chaque moment par des œuvres immortelles. Il n'est pas impossible de suivre ainsi la génération d'une idée dans Raphaël, Titien, Rubens, Rembrandt. Pour ne parler que de ce dernier, le Bon Samaritain, le Christ d'Emmaüs, le Lazare, enfin le Christ consolant le peuple (gravure aux cent florins), indiquent les degrés successifs par lesquels le grand artiste, ému du spectacle nouveau des profondes misères modernes, couva et enfanta son idée. Dans la dernière expression qu'il lui donne, si forte et si populaire, l'œuvre et l'ouvrier ont atteint un degré inouï d'attendrissement.

[81]: Ceci n'est pas une simple comparaison comme celle que donne Platon au livre IV de la République. Non, c'est la chose elle-même, prise en soi, dans son plus intime, dans sa naissance et sa nature. À mesure qu'on s'habituera à regarder le monde social dans le monde moral, on verra que celui-ci est l'origine, la mère, la matrice de l'autre, ou plutôt qu'ils ne font qu'un.

Le combat de l'âme avec l'âme, le progrès et l'éducation qui en résultent, les traités que font entre elles ses puissances intérieures, l'amour qu'elle a pour elle-même, les mariages, les adoptions accomplis dans cette enceinte étroite et si variée révéleront à la philosophie le secret de la politique, de l'éducation, de l'initiation sociale. Que l'artiste élève son œuvre, que l'homme élève l'enfant de son choix, que la cité élève les classes qui sont encore enfants, ce sont trois choses analogues; il arrivera du moins, par les progrès de la science et de l'amour, qu'elles le seront de plus en plus.

Cette science est à créer. La philosophie, qui, depuis des siècles, tourne sur les mêmes idées, n'y a pas touché encore. Les mystiques, qui ont tant regardé dans l'âme humaine, s'aveuglaient à y chercher Dieu, qui y est sans nul doute, mais qu'on y distingue bien mieux quand on l'y voit en son image qu'il y déposa, la Cité humaine et divine.

[82]: Étendez ceci à la grande société du genre humain. Telles nations sont relativement à l'état instinctif, telles à l'état de réflexion. Lorsqu'elles entrent en contact, les nations cultivées doivent, au nom de l'humanité, au nom de leur intérêt, se faire un art, une langue pour s'entendre avec celles qui n'ont que l'instinct barbare.

[83]: La patrie n'était encore que dans la commune. On disait l'amitié de Lille, l'amitié d'Aire, etc. (Voir Michelet, Histoire de France, V.)

[84]: Le patronage antique et féodal ne reviendra pas, ne doit point revenir. Nous nous sentons égaux. Le caractère d'ailleurs perdait infiniment, et l'originalité, dans ses rapports de dépendance étroite où l'homme avait toujours les yeux sur l'homme, devenait son ombre, sa triste copie. La longue table commune où le baron siégeait au feu, et qui, du chapelain, du sénéchal et des autres vassaux, allait se prolongeant jusqu'à la porte, où mangeait, en servant debout, le petit valet de cuisine, cette table était une école où l'imitation allait descendant; chacun étudiait, copiait son voisin du rang supérieur. Les sentiments n'étaient pas toujours serviles, mais les esprits l'étaient. Cette servilité d'imitation est sans nul doute une des causes qui retardèrent le Moyen-âge et le stérilisèrent longtemps.

[85]: On sait que Bonaparte s'était rendu suspect en agissant comme maître et arbitre de l'Italie, accordant ou refusant, sans consulter personne, des armistices qui décidaient de la paix ou de la guerre, envoyant directement des fonds à l'armée du Rhin sans prendre l'intermédiaire de la trésorerie, etc. On faisait courir le bruit qu'il allait être arrêté au milieu de son armée.—Hoche écrivit, pour le justifier, au ministre de la police, une lettre qui fut rendue publique. Il y renvoie aux royalistes les bruits calomnieux qu'on faisait courir: «Pourquoi Bonaparte se trouve-t-il l'objet des fureurs de ces messieurs? Est-ce parce qu'il les a battus en vendémiaire? Est-ce parce qu'il dissout les armées des rois et qu'il fournit à la République les moyens de terminer glorieusement cette guerre?... Ah! brave jeune homme, quel est le militaire républicain qui ne brûle de t'imiter? Courage, Bonaparte, conduis à Naples, à Vienne, nos armées victorieuses; réponds à tes ennemis personnels en humiliant les rois, en donnant à nos armes un lustre nouveau et laisse-nous le soin de ta gloire!»

[86]: Comme M. de Maistre le leur dit si bien dans ses Considérations sur la Révolution.

[87]: Observation de Pierre Leroux, aussi judicieux ici qu'il est ailleurs ingénieux et profond. Que de choses il faudrait ajouter! Quel côté triste de nos mœurs! Je m'afflige surtout de voir la famille, la mère! pousser le jeune homme a la trahison. Et n'est-ce pas de cette mère que la jeune fille trompée devrait espérer quelque protection? Une femme pieuse ne devrait-elle pas avoir des entrailles, un cœur infini pour cette pauvre enfant qui, après tout (qu'importe devant Dieu que l'orgueil du monde en murmure), est devenue la sienne? Quels égards les femmes attendront-elles de nous, si elles ne se protègent pas entre elles? Elles ont en commun un mystère qui devrait les lier bien plus que les hommes ne peuvent l'être, le mystère de l'enfantement, de la maternité, qui est celui de la vie et de la mort, celui qui leur fait atteindre l'extrême limite dans la souffrance et dans la jouissance. La participation à ce mystère terrible, que l'homme ne connaît pas, les rend toutes égales, toutes sœurs; il n'y a d'inégalité qu'entre les hommes. C'est à la mère, c'est à la sœur à réclamer du fils ou du frère pour la fille trompée, et, si le mariage est impossible, à la couvrir de leur protection. À leur défaut, celle même qu'il épouse, la jeune femme vertueuse doit expier les torts, couvrir tout de sa bonté, ouvrir ses bras et son cœur aux enfants du premier amour. Qu'elle se rappelle la tendresse de Valentine de Milan pour Dunois, et cet embrassement pathétique: «Ah! tu m'as été dérobé!...» (Voir dans mon Histoire la mort de Louis d'Orléans.)