Ouvrons cette âme, voyons avec elle, si elle a du souvenir, ce qui y fut, ce qui y reste. Le jeune élan de la Révolution, hélas! qui en trouverait ici la moindre trace? La force guerrière de l'Empire, l'aspiration libérale de la Restauration, n'y paraissent pas davantage.

Cet homme d'aujourd'hui, nous l'avons vu décroître, à chaque degré qui semblait l'élever. Paysan, il eut les mœurs sévères, la sobriété et l'épargne; ouvrier, il fut bon camarade et secourable aux siens; fabricant, il était actif, énergique, il avait son patriotisme industriel, qui faisait effort contre l'industrie étrangère. Tout cela, il l'a laissé en chemin, et rien n'est venu à la place; sa maison s'est remplie, son coffre est plein, son âme n'est que vide.

La vie s'allume et s'aimante à la vie, s'éteint par l'isolement. Plus elle se mêle aux vies différentes d'elle-même, plus elle devient solidaire des autres existences, et plus elle existe avec force, bonheur, fécondité. Descendez dans l'échelle animale jusqu'aux pauvres êtres qui laissent douter s'ils sont plantes ou animaux, vous entrez dans la solitude; ces misérables créatures n'ont presque aucun rapport avec les autres.

Égoïsme inintelligent! de quel côté la classe craintive des riches et bourgeois regarde-t-elle? où va-t-elle s'allier, s'associer? justement à ce qui est le plus mobile, aux puissances politiques qui vont et viennent en ce pays, aux capitalistes qui, le jour des révolutions, prendront leurs portefeuilles et passeront le détroit... Propriétaires, savez-vous bien celui qui ne bougera point, pas plus que la terre même?... C'est le peuple. Appuyez-vous sur lui.

Le salut de la France et le vôtre, gens riches, c'est que vous n'ayez pas peur du peuple, que vous alliez à lui, que vous le connaissiez, que vous laissiez-là les fables qu'on vous fait et qui n'ont nul rapport à la réalité... Il faut s'entendre, desserrer les dents, le cœur aussi, se parler, comme on fait entre hommes.

Vous irez descendant, faiblissant, déclinant toujours, si vous n'appelez à vous et n'adoptez tout ce qui est fort, tout ce qui est capable. Il ne s'agit pas des capacités dans le sens ordinaire. Peu importe qu'une assemblée qui possède cent cinquante avocats, en ait trois cents. Les hommes élevés dans nos scolastiques modernes ne renouvelleront pas le monde... Non, ce sont les hommes d'instinct, d'inspiration, sans culture, ou d'autres cultures (étrangères à nos procédés et que nous n'apprécions pas), ce sont eux dont l'alliance rapportera la vie à l'homme d'étude, à l'homme d'affaires le sens pratique, qui certainement lui a manqué aux derniers temps; il n'y paraît que trop à l'état de la France.

Ce que je dois espérer des riches et des bourgeois pour l'association large, franche, généreuse, je l'ignore. Ils sont bien malades; on ne revient pas aisément de si loin. Mais, je l'avoue, j'ai encore espérance en leurs fils. Ces jeunes gens, tels que je les vois dans nos écoles, devant ma chaire, ont de meilleures tendances. Toujours ils ont accueilli d'un grand cœur toute parole en faveur du peuple. Qu'ils fassent plus, qu'ils lui tendent la main, et forment de bonne heure avec lui l'alliance de la régénération commune. Qu'elle n'oublie pas, cette jeunesse riche, qu'elle porte un poids lourd, la vie de ses pères, qui, en si peu de temps, ont monté, joui et déchu; elle est lasse en naissant, et, toute jeune qu'elle est, elle a grand besoin de rajeunir en recueillant la pensée populaire. Ce qu'elle a de plus fort, c'est d'être encore tout près du peuple, sa racine, d'où elle est à peine sortie. Eh bien! qu'elle y retourne de sympathie et de cœur, qu'elle y reprenne un peu de la sève puissante qui a fait, depuis 89, le génie, la richesse, la force de la France.

Jeunes et vieux, nous sommes fatigués. Pourquoi ne l'avouerions-nous pas, vers la fin de cette journée laborieuse qui fait une moitié de siècle?... Ceux même qui ont traversé, comme moi, diverses classes, et qui, à travers toute sorte d'épreuves, ont conservé l'instinct fécond du peuple, ils n'en ont pas moins perdu, sur la route, en luttes intérieures, une grande partie de leurs forces... Il est tard, je le sens, le soir ne peut tarder. «Déjà l'ombre plus grande tombe du haut des monts.»

À nous donc, les jeunes et les forts. Venez, les travailleurs. Nous vous ouvrons les bras. Rapportez-nous une chaleur nouvelle; que le monde, que la vie, que la science, recommencent encore.

Pour ma part, j'espère bien que ma science, ma chère étude, l'histoire, ira se ravivant à cette vie populaire, et deviendra par ces nouveaux-venus la chose grande et salutaire que j'avais rêvée. Du peuple sortira l'historien du peuple.