À ceci on fait ordinairement une réponse: «Les gens du peuple sont généralement peu prévoyants; ils suivent un instinct de bonté, l'aveugle élan d'un bon cœur, parce qu'ils ne devinent point tout ce qu'il en pourra coûter.» L'observation fût-elle juste, elle ne détruit nullement ce qu'on peut observer aussi du dévouement persévérant, du sacrifice infatigable dont les familles laborieuses donnent si souvent l'exemple, dévouement qui ne s'épuise même pas dans l'entière immolation d'une vie, mais se continue souvent de l'une à l'autre, pendant plusieurs générations.

J'aurais ici de belles histoires à raconter, et nombreuses. Je ne le puis. La tentation est pourtant forte pour moi, mon ami, de vous en dire une seule, celle de ma propre famille. Vous ne la savez pas encore; nous causons plus souvent de matières philosophiques ou politiques que de détails personnels. Je cède à cette tentation. C'est pour moi une rare occasion de reconnaître les sacrifices persévérants, héroïques, que ma famille m'a faits, et de remercier mes parents, gens modestes, dont quelques-uns ont enfoui dans l'obscurité des dons supérieurs, et n'ont voulu vivre qu'en moi.

Les deux familles dont je procède, l'une picarde et l'autre ardennaise, étaient originairement des familles de paysans qui mêlaient à la culture un peu d'industrie. Ces familles étant fort nombreuses (douze enfants, dix-neuf enfants), une grande partie des frères et des sœurs de mon père et de ma mère ne voulurent pas se marier pour faciliter l'éducation de quelques-uns des garçons que l'on mettait au collège. Premier sacrifice que je dois noter.

Dans ma famille maternelle particulièrement, les sœurs, toutes remarquables par l'économie, le sérieux, l'austérité, se faisaient les humbles servantes de messieurs leurs frères, et pour suffire à leurs dépenses elles s'enterraient au village. Plusieurs cependant, sans culture et dans cette solitude sur la lisière des bois, n'en avaient pas moins une très fine fleur d'esprit. J'en ai entendu une, bien âgée, qui contait les anciennes histoires de la frontière aussi bien que Walter Scott. Ce qui leur était commun, c'était une extrême netteté d'esprit et de raisonnement. Il y avait force prêtres dans les cousins et parents, des prêtres de diverses sortes, mondains, fanatiques; mais ils ne dominaient point. Nos judicieuses et sévères demoiselles ne leur donnaient la moindre prise. Elles racontaient volontiers qu'un de nos grands-oncles (du nom de Michaud? ou Paillart?) avait été brûlé jadis pour avoir fait certain livre.

Le père de mon père qui était maître de musique à Laon, ramassa sa petite épargne après la Terreur, et vint à Paris, où mon père était employé à l'imprimerie des assignats. Au lieu d'acheter de la terre, comme faisaient alors tant d'autres, il confia ce qu'il avait à la fortune de mon père, son fils aîné, et mit le tout dans une imprimerie au hasard de la Révolution. Un frère, une sœur de mon père, ne se marièrent point, pour faciliter l'arrangement, mais mon père se maria; il épousa une de ces sérieuses demoiselles ardennaises dont je parlais tout à l'heure. Je naquis en 1798, dans le chœur d'une église de religieuses, occupée alors par notre imprimerie; occupée, et non profanée; qu'est-ce que la Presse, au temps moderne, sinon l'arche sainte?

Cette imprimerie prospéra d'abord, alimentée par les débats de nos assemblées, par les nouvelles des armées, par l'ardente vie de ce temps. Vers 1800, elle fut frappée par la grande suppression des journaux. On ne permit à mon père qu'un journal ecclésiastique, et l'entreprise commencée avec beaucoup de dépenses, l'autorisation fut brusquement retirée, pour être donnée à un prêtre que Napoléon croyait sûr, et qui le trahit bientôt.

On sait comment ce grand homme fut puni par les prêtres mêmes d'avoir cru le sacre de Rome meilleur que celui de la France. Il vit clair en 1810. Sur qui tomba son courroux?... sur la Presse; il la frappa de seize décrets en deux ans. Mon père, à demi ruiné par lui au profit des prêtres, le fut alors tout à fait en expiation de leur faute.

Un matin, nous recevons la visite d'un Monsieur plus poli que ne l'étaient généralement les agents impériaux, lequel nous apprend que S. M. l'Empereur a réduit le nombre des imprimeurs à soixante; les plus gros sont conservés, les petits sont supprimés, mais avec bonne indemnité, à peu près sur le pied de quatre sols pour quatre francs. Nous étions de ces petits: se résigner, mourir de faim, il n'y avait rien de plus à faire. Cependant, nous avions des dettes. L'Empereur ne nous donnait pas de sursis contre les Juifs, comme il l'avait fait pour l'Alsace. Nous ne trouvâmes qu'un moyen; c'était d'imprimer pour nos créanciers quelques ouvrages qui appartenaient à mon père. Nous n'avions plus d'ouvriers, nous fîmes ce travail nous-mêmes. Mon père qui vaquait aux affaires du dehors, ne pouvait nous y aider. Ma mère, malade, se fit brocheuse, coupa, plia. Moi, enfant, je composai. Mon grand-père, très faible et vieux, se mit au dur ouvrage de la presse, et il imprima de ses mains tremblantes.

Ces livres que nous imprimions, et qui se vendaient assez bien, contrastaient singulièrement par leur futilité avec ces années tragiques d'immenses destructions. Ce n'était que petit esprit, petits jeux, amusements de société, charades, acrostiches. Il n'y avait là rien pour nourrir l'âme du jeune compositeur. Mais, justement, la sécheresse, le vide de ces tristes productions me laissaient d'autant plus libre. Jamais, je crois, je n'ai tant voyagé d'imagination que pendant que j'étais immobile à cette casse. Plus mes romans personnels s'animaient dans mon esprit, plus ma main était rapide, plus la lettre se levait vite... J'ai compris dès lors que les travaux manuels qui n'exigent ni délicatesse extrême, ni grand emploi de la force, ne sont nullement des entraves pour l'imagination. J'ai connu plusieurs femmes distinguées qui disaient ne pouvoir bien penser, ni bien causer, qu'en faisant de la tapisserie.

J'avais douze ans, et ne savais rien encore, sauf quatre mots de latin, appris chez un vieux libraire, ex-magister de village, passionné pour la grammaire, homme de mœurs antiques, ardent révolutionnaire, qui n'en avait pas moins sauvé au péril de sa vie ces émigrés qu'il détestait. Il m'a laissé en mourant tout ce qu'il avait au monde, un manuscrit, une très remarquable grammaire, incomplète, n'ayant pu y consacrer que trente ou quarante années.