L'instinct, rapide à ce point, touche à l'acte, et devient acte; l'idée, concentrée ainsi, se fait vivante et engendre.
Tel autre, aujourd'hui vulgaire, avait aussi reçu en germe cette dualité féconde des deux personnes, du simple et du critique; mais sa malignité naturelle a de bonne heure détruit l'harmonie; dès les premiers pas dans la science, l'orgueil est venu, la subtilité; le critique a tué le simple. La réflexion, sottement fière de sa virilité précoce, a méprisé l'instinct, comme un faible enfant; vaniteuse, aristocratique, elle s'est mêlée, dès qu'elle a pu, à la foule dorée des sophistes, elle a renié, devant leurs risées, l'humble parenté qui la rapprochait trop du peuple. Elle les a devancées; de peur qu'ils ne s'en moquassent, elle s'est mise, chose impie, à se moquer de son frère... Eh bien! elle restera seule; seule elle ne fait pas un homme. Celui-ci est impuissant.
Le génie ne connaît rien à cette triste politique. Il n'a garde d'étouffer sa flamme intérieure par crainte des risées du monde; il ne les entend même pas. En lui la réflexion n'a rien d'amer, ni d'ironique, elle traite avec ménagements les enfances de l'instinct. Cette moitié instinctive a besoin que l'autre l'épargne; faible et vague, elle est sujette aux mouvements désordonnés, parce qu'étant pleine d'aspirations, aveugle d'amour, elle se précipite au-devant de la lumière. La réflexion sait bien que, si elle est supérieure en ce qu'elle a déjà la lumière, elle est inférieure à l'instinct, comme chaleur féconde, comme concentration vivante. Entre elles, c'est une question d'âge, plutôt que de dignité. Tout commence sous forme d'instinct. La réflexion d'aujourd'hui fut instinct hier. Lequel vaut mieux? Qui le dira?... Le plus jeune et le plus faible a peut-être l'avantage...
La fécondité du génie, répétons-le, tient, en grande partie sans nul doute, à la bonté, douceur et simplicité de cœur, avec lesquelles il accueille les faibles essais de l'instinct. Il les accueille en lui-même, dans son monde intérieur, et tout autant dans l'extérieur, chez l'homme et dans la nature. Partout il sympathise aux simples, et sa facile indulgence évoque incessamment des limbes de nouveaux germes de pensée.
D'eux-mêmes, ils volent à lui. Je ne sais combien de choses qui n'avaient pas forme encore, qui flottaient seules et délaissées, elles viennent à lui sans crainte. Et lui, l'homme au regard perçant, il ne veut pas examiner si elles sont informes, grossières, il les accueille et leur sourit, il leur sait gré d'être vivantes, les absout et les relève... De cette clémence il résulte pour lui ce singulier avantage, c'est que tout vient l'enrichir, le secourir, le fortifier. Le monde, pour tous les autres, est un sablonneux désert où ils cherchent et ne trouvent pas.
Dans cette âme, pleine et comble des dons vivants de la nature, comment ne viendrait pas l'amour? Une chose aimée surgit... D'où vient-elle? on ne peut le dire. Elle est aimée, il suffit... Elle va croître et vivre en lui, comme lui-même vit dans la Nature, accueillant tout ce qui viendra, se nourrissant de toute chose, s'augmentant et s'embellissant, devenant la fleur du génie, comme lui-même est la fleur du monde.
Type sublime de l'adoption... Ce point vivant qui tout à l'heure apparut obscur encore, couvé de l'œil paternel, il va s'organisant, se vivifiant, il s'illumine de splendeur, c'est une grande invention, une œuvre d'art, un poème... J'admire cette belle création dans son résultat; mais combien j'aurais voulu la suivre en sa génération[80], dans la tendre incubation sous laquelle commença sa vie, sa chaleur!
Hommes puissants, en qui Dieu accomplit ces grandes choses, daignez donc nous dire vous-mêmes quel fut le moment sacré où l'invention, l'œuvre d'art, jaillit pour la première fois... quelles furent dans votre âme les premières paroles avec cet être nouveau, le dialogue qui s'engagea en vous entre la vieille sagesse et la jeune création, le doux accueil qu'elle lui fit, comment elle l'encouragea, rude et brute encore, la forma sans la changer, et, loin de gêner sa liberté, fit tout pour qu'elle devînt libre, qu'elle fût vraiment elle-même.
Ah! si vous révéliez cela, vous auriez éclairé, non seulement l'art, mais l'art moral aussi, l'art de l'éducation et de la politique. Si nous savions la culture que donne le génie au bien-aimé de sa pensée, comment ils vivent entre eux, par quelle adresse et quelle douceur, sans attenter à son originalité, il l'anime à se produire selon sa nature, nous aurions à la fois la règle de l'art et le modèle de l'éducation, de l'initiation civile[81].
Bonté de Dieu, c'est là qu'il faut que nous vous contemplions! C'est dans cette âme supérieure où la sagesse et l'instinct sont si bien harmonisés, que nous devons chercher le type pour toute œuvre sociale. L'âme de l'homme de génie, cette âme visiblement divine, puisqu'elle crée comme Dieu, c'est la cité intérieure sur laquelle nous devons modeler la cité extérieure, afin qu'elle soit divine aussi.