Je sais tout ce qu'il y a d'inconvénients à prendre une femme de condition, d'éducation inférieures. Le premier, c'est de s'isoler, de sortir de son milieu, de perdre ses relations. Un autre, c'est qu'on n'épouse pas la femme seule, mais la famille, dont les habitudes sont souvent grossières. Cette femme, on espère bien l'élever, la faire à soi et pour soi; mais il se trouve souvent qu'avec un heureux instinct et de la docilité, elle n'est point élevable. Ces éducations tardives qu'on essaye de donner aux fortes races du peuple, moins malléables et plus dures, ont rarement prise sur elles.
Ces inconvénients reconnus, je n'en suis pas moins obligé de revenir à celui (bien autrement grave) des mariages brillants d'aujourd'hui. Il consiste simplement en ceci, que la vie y est impossible.
Cette vie consiste à commencer tous les soirs, après une journée de travail, une journée plus fatigante encore d'amusements, de plaisirs. Rien de pareil dans les autres pays de l'Europe, rien de semblable dans le peuple; le Français des classes riches est le seul homme du monde qui ne repose jamais. C'est peut-être la cause principale pour laquelle nos enrichis, nos bourgeois, une classe née d'hier, est déjà usée.
Dans cet âge travailleur où le temps a un prix incalculable, les hommes sérieux, productifs, qui veulent des résultats, ne peuvent accepter, comme condition du mariage, une dépense si énorme de la vie. La nuit, employée ainsi à promener une femme, tue d'avance le lendemain.
L'homme a besoin, le soir, du foyer et du repos. Il revient plein de pensées; il faudrait qu'il pût se recueillir, confier ses idées, ses projets, ses anxiétés, les combats du jour, qu'il eût où verser son cœur. Il trouve une femme qui n'a rien fait, qui a hâte d'employer ses forces, prête, parée, impatiente... Quel moyen de lui parler! «C'est bon, monsieur, il est tard, nous manquerions l'heure... Vous direz cela demain.»
Qu'il aille, s'il ne veut la confier à une amie plus âgée, qui, trop souvent fort gâtée, maligne et malicieuse, n'aura nul plus grand plaisir que d'aigrir la jeune femme contre son tyran, de la compromettre, de la lancer dans les plus tristes folies.
Non, il ne peut la laisser sous cette conduite suspecte. Il la conduira lui-même, il part... Avec quelle envie il voit revenir chez lui le travailleur attardé. Celui-ci, il est vrai, a bien fatigué le jour, mais il va trouver le repos, un intérieur, une famille, le somme enfin, ce bonheur légitime que Dieu lui donne tous les soirs. Sa femme l'attend, elle compte les minutes; le couvert est mis; la mère et l'enfant regardent s'il vient. Pour peu qu'il vaille quelque chose, cet homme, elle met en lui sa vanité, elle l'admire et le révère... Et que de soins! je la vois, dans leur faible nourriture, je la vois, sans qu'il l'aperçoive, garder le moindre pour elle, réserver pour l'homme qui a plus de mal l'aliment nourrissant qui réparera ses forces.
Il se couche, elle couche les enfants, et elle veille. Elle travaille bien tard dans la nuit. De grand matin, longtemps avant qu'il ouvre les yeux, elle est debout, tout est prêt, la nourriture chaude qu'il prend, et celle qu'il emporte avec lui. Il part, le cœur satisfait, bien tranquille sur ce qu'il laisse, ayant embrassé sa femme et ses enfants endormis.
Je l'ai dit, et le redirai: le bonheur est là. Elle sent qu'elle est nourrie par lui, elle en est heureuse, il travaille d'autant mieux qu'il sait qu'il travaille pour elle. Voilà le vrai mariage. Bonheur monotone, dira-t-on. Non, l'enfant y met le progrès... S'il s'y joignait l'étincelle, si le travailleur, avec un peu de sécurité, de loisir, avait des moments de vie plus haute, s'il y associait la femme et la nourrissait de son esprit... Ce serait trop; on ne demanderait rien au ciel qu'une éternité d'ici-bas.
Triste victime de la cupidité, ce bonheur, vous pouviez l'avoir; vous l'avez sacrifié. L'humble fille que vous aimiez, qui vous aimait, que vous avez délaissée, regrettez-la bien maintenant! Était-il sage (je ne parle pas d'honneur ni d'humanité) de briser la pauvre créature et de briser votre cœur pour épouser l'esclavage? L'argent que vous avez cherché, il s'enfuira de lui-même, il ne restera pas dans vos mains. Les enfants de cette union sans amour, conçus d'un calcul, porteront sur leur face pâle leur triste origine; leur existence inharmonique témoignera du divorce intérieur que contint ce mariage; ils n'auront pas le cœur de vivre.