Notre situation pressait. Ne sachant ni vers ni grec, j'entrai en troisième au collège de Charlemagne. Mon embarras, on le comprend, n'ayant nul maître pour m'aider. Ma mère, si ferme jusque-là, se désespéra et pleura. Mon père se mit à faire des vers latins, lui qui n'en avait fait jamais.
Le meilleur encore pour moi, dans ce terrible passage de la solitude à la foule, de la nuit au jour, c'était sans contredit le professeur, M. Andrieu d'Alba, homme de cœur, homme de Dieu. Le pis, c'étaient les camarades. J'étais justement au milieu d'eux, comme un hibou en plein jour, tout effarouché. Ils me trouvaient ridicule, et je crois maintenant qu'ils avaient raison. J'attribuais alors leurs risées à ma mise, à ma pauvreté. Je commençai à m'apercevoir d'une chose: Que j'étais pauvre.
Je crus tous les riches mauvais, tous les hommes; je n'en voyais guère qui ne fussent plus riches que moi. Je tombai dans une misanthropie rare chez les enfants. Dans le quartier le plus désert de Paris, le Marais, je cherchais les rues désertes... Toutefois, dans cette antipathie excessive pour l'espèce humaine, il restait ceci de bon: Je n'avais aucune envie.
Mon charme le plus grand, qui me remettait le cœur, c'était le dimanche ou le jeudi, de lire deux, trois fois de suite un chant de Virgile, un livre d'Horace. Peu à peu, je les retenais; du reste, je n'ai jamais pu apprendre une seule leçon par cœur.
Je me rappelle que dans ce malheur accompli, privations du présent, craintes de l'avenir, l'ennemi étant à deux pas (1814!), et mes ennemis à moi se moquant de moi tous les jours, un jour, un jeudi matin, je me ramassai sur moi-même: sans feu (la neige couvrait tout), ne sachant pas trop si le pain viendrait le soir, tout semblait finir pour moi,—j'eus en moi, sans nul mélange d'espérance religieuse, un pur sentiment stoïcien,—je frappai de ma main, crevée par le froid, sur ma table de chêne (que j'ai toujours conservée), et sentis une joie virile de jeunesse et d'avenir.
Qu'est-ce que je craindrais maintenant, mon ami, dites-le-moi? moi, qui suis mort tant de fois, en moi-même, et dans l'Histoire.—Et qu'est-ce que je désirerais?... Dieu m'a donné, par l'histoire, de participer à toute chose.
La vie n'a sur moi qu'une prise, celle que j'ai ressentie le 12 février dernier, environ trente ans après. Je me retrouvais dans un jour semblable, également couvert de neige, en face de la même table. Une chose me monta au cœur: «Tu as chaud, les autres ont froid... cela n'est pas juste... Oh! qui me soulagera de la dure inégalité?» Alors, regardant celle de mes mains qui depuis 1813 a gardé la trace du froid, je me dis pour me consoler: «Si tu travaillais avec le peuple, tu ne travaillerais pas pour lui... Va donc, si tu donnes à la patrie son histoire, je t'absoudrai d'être heureux.»
Je reviens. Ma foi n'était pas absurde; elle se fondait sur la volonté. Je croyais à l'avenir, parce que je le faisais moi-même. Mes études finirent bien et vite[3]. J'eus le bonheur, à la sortie, d'échapper aux deux influences qui perdaient les jeunes gens, celle de l'école doctrinaire, majestueuse et stérile, et la littérature industrielle, dont la librairie, à peine ressuscitée, accueillait alors facilement les plus malheureux essais.
Je ne voulus point vivre de ma plume. Je voulus un vrai métier; je pris celui que mes études me facilitaient, l'enseignement. Je pensai dès lors, comme Rousseau, que la littérature doit être la chose réservée, le beau luxe de la vie, la fleur intérieure de l'âme. C'était un grand bonheur pour moi lorsque, dans la matinée, j'avais donné mes leçons, de rentrer dans mon faubourg, près du Père-Lachaise, et là paresseusement de lire tout le jour les poètes, Homère, Sophocle, Théocrite, parfois les historiens. Un de mes anciens camarades et de mes plus chers amis, M. Poret, faisait les mêmes lectures, dont nous conférions ensemble, dans nos longues promenades au bois de Vincennes.
Cette vie insoucieuse ne dura guère moins de dix ans, pendant lesquels je ne me doutais pas que je dusse écrire jamais. J'enseignais concurremment les langues, la philosophie et l'histoire. En 1821, le concours m'avait fait professeur dans un collège. En 1827, deux ouvrages qui parurent en même temps, mon Vico et mon Précis d'histoire moderne, me firent professeur à l'École normale[4].