Bellarmin ajoute aigrement: «Ne suivons pas le sentiment humain (qui entraîne la plupart). Notre pitié ne servirait de rien.»—Dures paroles. Mais c'est qu'il s'agit du point essentiel, de la pierre angulaire sur laquelle repose l'Église. Elle est suspendue à ce mythe du premier, du second Adam, du Pécheur qui perd tout, du Sauveur qui rachète tout. Cela se tient d'une seule pièce. Si la chute d'Adam ne nous a pas perdus, n'a pas damné d'avance tout enfant qui naîtra, pourquoi faut-il un Rédempteur? Si l'enfant ne naît pas plein du souffle du Diable, pourquoi l'exorciser au baptême du nom de Jésus pour expulser ce souffle (Exsufflatur. Bossuet, ibidem)? De la faute d'Adam tout procède. Grâce au péché d'Adam, nous dit encore Bossuet, nous chantons avec toute l'Église: «Heureuse faute!»—Et encore: «Ô péché vraiment nécessaire!» (T. XI, 188.)—Nécessaire pour damner l'humanité entière, moins le nombre minime, imperceptible des élus! nécessaire pour jeter l'innocence à l'Enfer! nécessaire pour créer les exorcismes du Baptême, le premier sacrement qui constitue l'Église. Sans Adam, plus d'Église, plus d'évêques, et plus de Bossuet.

Nul progrès n'est possible sur ce point, que l'on ne peut toucher sans que tout le dogme ne croule. Le temps a beau marcher, l'humanité se fait jour en toute chose. Ici un mur existe. Elle n'entrera pas, restera dehors à jamais.

Au Petit Catéchisme du diocèse de Paris, aujourd'hui 1er mai 1868, je lis: «Le péché d'Adam s'est communiqué à tous ses descendants, en sorte qu'ils naissent coupables du péché de leur premier père.» Au Catéchisme de la Doctrine chrétienne, celui des missions des deux mondes, Catéchisme approuvé par la Propagande romaine, je lis: «Pourquoi les hommes naissent-ils coupables du péché originel?—Parce que leur volonté était renfermée dans celle d'Adam leur chef.»

Le dogme est immuable. Aujourd'hui aussi bien qu'aux temps de Paul et d'Augustin, la volonté humaine, renfermée dans celle d'Adam, est serve du péché, non libre.

C'est exactement le contraire de la foi de nos juges et du principe de nos lois.—Toute leur autorité repose sur cette idée unique: Que l'homme est libre, responsable.—Autrement comment lui ordonner ceci, lui défendre cela?—Autrement, comment le punir?

La liberté de l'homme, qui, proclamée ou non, fut la foi intérieure, la base de toute société, a été formulée, promulguée souverainement par la Révolution française. C'est le premier mot qu'elle ait dit.

Donc deux principes en face: le principe chrétien, le principe de 89.

Quelle conciliation? aucune.

Jamais le pair, l'impair, ne se concilieront; jamais le juste avec l'injuste, jamais 89 avec l'hérédité du crime.

Car à quel prix le Juste pourrait-il pactiser? En quittant sa nature, devenant l'arbitraire, et se faisant l'Injuste, c'est-à-dire en n'existant plus.