—Pourquoi donc alors...?—Si vous voulez le savoir absolument, je vous le dirai.

Je parle, parce que personne ne parlerait à ma place. Non qu'il n'y ait une foule d'hommes plus capables de le faire, mais tous sont aigris, tous haïssent. Moi, j'aimais encore... Peut-être aussi savais-je mieux les précédents de la France; je vivais de sa grande vie éternelle, et non de la situation. J'étais plus vivant de sympathies, plus mort d'intérêts; j'arrivais aux questions avec le désintéressement des morts.

Je souffrais d'ailleurs bien plus qu'un autre du divorce déplorable que l'on tâche de produire entre les hommes, entre les classes, moi qui les ai tous en moi.

La situation de la France est si grave qu'il n'y avait pas moyen d'hésiter. Je ne m'exagère pas ce que peut un livre; mais il s'agit du devoir, et nullement du pouvoir.

Eh bien! je vois la France baisser d'heure en heure, s'abîmer comme une Atlantide. Pendant que nous sommes là, à nous quereller, ce pays enfonce.

Qui ne voit, d'Orient et d'Occident, une ombre de mort peser sur l'Europe, et que chaque jour il y a moins de soleil, et que l'Italie a péri, et que l'Irlande a péri, et que la Pologne a péri... Et que l'Allemagne veut périr!... Ô Allemagne, Allemagne!...

Si la France mourait de mort naturelle, si les temps étaient venus, je me résignerais peut-être, je ferais comme le voyageur sur un vaisseau qui va sombrer, je m'envelopperais la tête, et me remettrais à Dieu... Mais la situation n'est pas du tout celle-là, et c'est là ce qui m'indigne: notre ruine est absurde, ridicule, elle ne vient que de nous. Qui a une littérature, qui domine encore la pensée européenne? Nous, tout affaiblis que nous sommes. Qui a une armée? Nous seuls.

L'Angleterre et la Russie, deux géants faibles et bouffis, font illusion à l'Europe. Grands Empires, et faibles peuples!... Que la France soit une, un instant; elle est forte comme le monde.

La première chose, c'est qu'avant la crise[5], nous nous reconnaissions bien, et que nous n'ayons pas, comme en 1792, comme en 1815, à changer de front, de manœuvre et de système en présence de l'ennemi.

La seconde chose, c'est que nous nous fiions à la France, et point du tout à l'Europe.