Un violent tumulte s’élève, la foule tourbillonne, plusieurs arrachent leurs bonnets, leurs cheveux. Trahison! Ils voyaient au loin de toutes parts les escadrons des Turcs qui marchaient sur la ville, pour entrer par toutes ses portes. Elle aussi, elle veut rentrer, donner l’alarme; un cavalier turc l’en empêche, arrête ses chevaux; elle montre Liby; le Turc lâche les rênes. Elle rentre, elle crie, elle appelle ses femmes; déposant son enfant chez elle à la garde de Dieu, elle veut courir seule au Palais du gouvernement. Les Turcs étaient déjà partout; des scènes hideuses de pillage se voyaient à chaque maison. Un ami la rencontre, l’arrête: «Où courez-vous? Les membres du gouvernement qui restaient ont eux-mêmes empêché le peuple de combattre...» Malgré cette défense, le corps des pompiers de Bucharest refusa de se rendre; une heure entière, cent cinquante hommes tinrent contre douze mille; ils tuèrent une foule de Turcs, et, périssant eux-mêmes, sanctifièrent leur jeune drapeau de leur sang.

La position de ces misérables pillards n’était nullement sûre dans Bucharest. Il y avait toujours là, à la porte, un grand peuple indigné et sombre, qui ne s’en allait pas. Le lendemain de l’invasion, un homme colossal entre chez Mme Rosetti, malgré ses domestiques. Ce géant, les bras nus, ceint de l’écharpe des Valaques, s’était signalé dans le combat. «Madame, lui disait-il, laissez-nous faire; nous avons enterré des armes et des drapeaux; nous sommes deux mille hommes bien résolus; nous tomberons sur le camp; nous les délivrerons.» Mais elle recevait en même temps, par le consul anglais, la parole du commandant turc, qui affirmait que, sous trois jours, ils seraient délivrés.

Au troisième, on ne peut les délivrer encore. Mais demain, à midi, ils partiront pour la frontière hongroise avec des passeports et une escorte pour qu’ils n’aient rien à craindre des surprises des Russes. Le matin, bien avant midi, elle retourne au camp... Plus de camp, plus de tentes; tout a disparu par enchantement; la place est vide et la plaine déserte. Une sentinelle turque était là seule, et sans rien dire, de la pointe de sa baïonnette derrière l’épaule, montra le chemin de Turquie, le midi et non l’est. Ce fut un trait de lumière; elle comprit, malgré tous ses amis, malgré les assurances renouvelées du consul anglais, qu’on ne les menait pas à la frontière hongroise, mais bien vers le Danube, que la Russie défendait aux Turcs de tenir leur parole, et les constituait geôliers de ses ennemis.

Tout le jour, elle achève à la hâte la vente de ce qu’elle a de précieux, reçoit des dons, des pleurs de ses amies. Elle quitte, pour toujours, cette maison aimée, ce cher foyer de la famille, qui fut celui des libertés d’un peuple. Elle s’en va, le soir, n’emportant rien que ses habits, un manteau pour couvrir son enfant; de longtemps elle ne devait, dans la poursuite de ses chers prisonniers, habiter sous un toit. Liby, si jeune, pour maison, pour berceau, n’eut que le manteau de sa mère.


V
MADAME ROSETTI POURSUIT ET REJOINT LES PRISONNIERS

Un seul homme l’accompagnait, et c’était un danger de plus. Elle emmenait, déguisé, avec elle, un proscrit qu’on cherchait partout, celui en qui on redoutait l’esprit le plus rare chez ces races, la fixe volonté; celui qui, dans sa tête sombre, sous sa forêt de cheveux noirs, couve, toujours silencieux, la résolution immuable, l’inextinguible flamme, témoin vivant des origines romaines de ce peuple.—C’était l’aîné des Bratiano.

Il la quitte bientôt, sentant combien sa tête, si connue et si cruellement poursuivie, aurait aggravé son péril.

Donc seule, la nuit entière, sous une violente pluie, elle alla, navigua à travers les steppes inondés et sans route. Les cataractes du ciel s’étaient ouvertes; le sauvage Danube, soulevé en nuées, retombait en torrents. La nature semblait faire la guerre à cette pauvre femme errante, à l’enfant innocent.—En réalité, elle les servait.—Cette pluie protégeait le voyage; on ne rencontrait personne; on n’eût pas soupçonné l’invasion de deux armées barbares; les plus barbares, les Russes, étaient entrés!

L’émotion, le froid, la fatigue, avaient tari son sein. Liby criait; ses cris navraient sa mère. On change de chevaux à une misérable cabane; une paysanne en sort: «Eh! madame, donnez-moi l’enfant, il prendra de mon lait.» Douce consolation! de trouver au désert, dans cette nuit glacée où le ciel semblait impitoyable, l’aimable hospitalité, la chaleur du cœur maternel!