Depuis longtemps sans communication, sans journaux, sans nouvelles, dans leur misérable prison flottante, ils avaient gardé leur espoir, leur sérénité même. Tout leur semblait parler de délivrance. Vrais enfants de la France, ils n’avaient pas le moindre doute qu’elle ne vînt à leur secours, ne traversât l’Europe, le monde, s’il l’eût fallu, pour les délivrer.
Combien plus de soleil virent-ils, d’azur au ciel, quand parmi eux s’assit cet ange d’espérance!
La scène était touchante, et personne n’y eût résisté. Le flegme des Turcs n’y tint pas. Ils se mirent tous de la partie, et la joie fut commune. L’un d’eux pleurait. La sombre forteresse humide où l’herbe croît au milieu des chambres, avait pris comme un air de fête pour recevoir une telle femme, et elle s’illuminait de son regard.
«Comment vous faisiez-vous entendre de ces Turcs, de tant de populations qu’il vous a fallu traverser?» A cette question que lui font ses amis, elle répond toujours: «Je n’en sais rien; je parlais la langue que Dieu m’inspirait, et ils me comprenaient toujours.»
Qu’elle avait bien raison de dire qu’à elle seule elle aurait pris ces forts! Celui-ci déjà s’était rendu, et elle y était maîtresse. Les Turcs lui offraient leur repas, la servaient, allant chercher du lait pour son enfant. Ces vieux soldats farouches, les voilà changés en nourrices; ils s’emparent de l’enfant, le bercent, et Liby s’endort dans leurs bras.
[10]. Ce bateau, arche sainte du naufrage d’un peuple, contenait son gouvernement, sa littérature (en partie), son âme et sa pensée, espérons-le, son avenir!.... des politiques, des historiens, des professeurs, des magistrats, des poètes, des économistes, etc.: Aristra, Balcesco, Boliac, Balitiniano, Jean Bratiano, trois Golesco, Gradistiano, Jonesco, Ipatesco, Inagovono, Rosetti, Voinosco, Zane.
[11]. L’un d’eux et des plus regrettables, M. Blacesco, n’a plus fait que languir. Nous l’avons perdu. C’était un érudit de premier ordre, et pourtant un esprit pratique, très net, très lumineux. Il eût été le grand historien de son pays, et sans nul doute un de ses chefs les plus sages. Je ne connais rien de meilleur jusqu’ici sur ce sujet, rien de plus instructif, que sa brochure intitulée: Question économique des principautés danubiennes. Ce petit livre fut écrit en 1850, et dans l’hypothèse où le pays ne pourrait s’affranchir qu’avec l’aide de la Porte. La question est montrée de profil, mais avec une rare netteté.
[12]. L’infortuné a sauvé ses amis, mais pour tomber plus tard lui-même dans les mains de l’Autriche. Il s’est tué, ou on l’a tué. Ce Hongrois, ce Valaque... ah! disons aussi ce Français, est un deuil commun pour trois peuples. Un excellent tableau reste de lui, d’une jeunesse, d’un charme incroyables; il représente la Roumanie dans le champ de la Liberté, où cent mille hommes entouraient la tribune.