Très ferme en tout le reste. Le plus rare des courages, elle l’a eu, elle l’a. Personne ne porte avec plus de grâce la pauvreté démocratique. Personne ne sait mieux l’adoucir pour les siens. Admirable au jour du danger, elle ne l’est pas moins dans les longues épreuves de l’exil, dans ses tristesses et ses privations. Mais près d’elle, qui les sentirait? Admirable mystère de la solidarité moderne! c’est près d’une étrangère, d’une fille adoptive de la Roumanie, que l’exilé roumain sent le mieux la patrie présente, son vivant génie, son foyer.

Revenons.

L’obstacle pour communiquer, c’était la quarantaine, sévère en ce pays. Tout ce qui a touché la rive turque est repoussé de l’autre rive. Un agent la suivait exprès pour empêcher la communication. A une halte, séparée par une grille du pont qui menait aux bateaux, arrêtée par un officier autrichien qui gardait le pont, elle lui tend Liby:—«Quoi! monsieur, songez donc que cette enfant veut embrasser son père! Il y a si longtemps qu’elle ne l’a vu!» L’officier détourna la tête et ne résista plus:—«Madame, faites du moins que je ne vous voie pas.»

Elle gagnait ainsi tout le monde. Les règlements fléchissaient ainsi devant elle. Le lendemain, à midi, elle obtint qu’ils déjeuneraient ensemble. Un cavalier cependant arrivait en grande hâte, un officier turc envoyé par le gouverneur de la dernière forteresse où ils étaient entrés. Ordre de rebrousser chemin, de revenir au fort.

Tout le village était là cependant, qui regardait les prisonniers, un village de paysans valaques, que Mme Rosetti avait mis déjà dans les intérêts de leurs infortunés compatriotes.—Ceux-ci, encouragés par la sympathie visible des paysans, déclarent qu’ils ne retourneront pas.—L’officier turc, en comptant ses soldats, sent bien qu’il ne peut entreprendre de lutter contre tout un village; il va chercher de nouveaux ordres.—Les prisonniers, sans perdre de temps, jettent leurs habits sur leurs bras, et se mettent à marcher, du pas dont vont des hommes qui courent après leur liberté. Les Turcs, ne pouvant mieux, s’efforcent de les suivre. Ce n’était pas sans peine: ils allaient à pied aussi vite que Mme Rosetti en voiture. Elle avait pris du vin en route, et leur en donnait à chaque halte. Les Turcs aussi, quoique inquiets d’un voyage qui semblait une fuite, se consolaient en buvant tout le long de la route; ils étaient, après tout, sur la rive chrétienne et se sentaient plus libres des prescriptions de Mahomet.

Le soir, on arriva ainsi à Sfenitza. Mme Rosetti, qui était en avant, avait fait préparer un grand repas, force vin et café, liqueurs. Les Turcs, déjà troublés par ce qu’ils ont bu tout le jour, viennent enterrer là tout ce qui leur reste de raison. Ils fument, ils tombent de sommeil. L’un d’eux, n’y pouvant résister, eut soin de dire aux prisonniers: «Songez bien à ne pas partir sans m’avoir éveillé.»

Dans cette quiétude profonde, les Turcs sont troublés tout à coup. Entrent le maire et le curé, une foule d’habitants du village qu’amène Mme Rosetti.—«Où sont vos passeports? leur dit le maire. En avez-vous? Comment osez-vous bien venir en armes sur les terres de Sa Majesté l’empereur?» Les pauvres Turcs ne savent que répondre. Les rôles sont changés: ce sont eux qui sont prisonniers. Ils négocient pour qu’on les laisse libres.


VII
LA FUITE A TRAVERS TROIS PEUPLES EN ARMES
ARRIVÉE A VIENNE

Il était minuit, et cinq chariots attendaient à la porte. Mme Rosetti, son ami, le Hongrois, assistaient à l’explication. Mais déjà les prisonniers, montés en chariots, couraient joyeusement la campagne. Elle couvrit ainsi la retraite, et ne tarda pas à les rejoindre.