Deux choses naturelles ont amené cette chose dénaturée, ce monstre de gouvernement. L’instabilité désolante que les invasions éternelles des cavaliers tartares mettaient dans l’existence des Russes, leur a fait désirer la stabilité, le repos sous un maître. Mais, d’autre part, la mobilité intrinsèque de la race russe, sa fluidité excessive, rendaient ce repos difficile. Incertaine comme l’eau, elle ne put être retenue que par le procédé dont use la nature pour fixer l’eau, par la constriction, le resserrement dur, brusque, violent, qui, aux premières nuits d’hiver, met l’eau en glace, le fluide en cristal aussi dur que le fer.
Telle est l’image de la violente opération qui créa l’État russe. Tel est son idéal, tel devrait être ce gouvernement, un dur repos, une fixité forte, achetée aux dépens des meilleures manifestations de la vie.
Il n’est point tel. Pour continuer la comparaison, il est de ces glaces mal prises, qui contiennent au dedans des vides, des flaques d’eau, restées mobiles, qui trompent à tout moment. Sa fixité est très peu fixe, sa solidité incertaine.
L’âme russe, nous l’avons dit, n’a rien de ce qui, même dans l’esclavage, est nécessaire à la stabilité. C’est un élément plus qu’une humanité. Serrez, c’est presque en vain; elle coule, elle échappe. Avec quoi serrez-vous? avec une administration, sans doute; mais cette administration n’est pas plus morale que ceux qu’elle prétend régler. Le fonctionnaire n’a pas plus que le sujet la suite, le sérieux, la sûreté de caractère, les sentiments d’honneur, qui peuvent seuls rendre efficace l’action d’un gouvernement. Il est, comme tout autre, léger, fripon, avide. Si tous les sujets sont voleurs, les juges sont à vendre. Si le noble et le serf sont corrompus, l’employé l’est au moins autant. L’empereur sait parfaitement qu’on le vend, qu’on le vole, que le plus sûr de ses fonctionnaires ne tiendrait pas contre une centaine de roubles.
Ce pouvoir immense, terrible, qu’il transmet aux agents de ses volontés, que devient-il en route? A chaque degré, il y a corruption, vénalité, et, par suite, incertitude absolue dans les résultats.
Si l’empereur était toujours trompé, si sa volonté restait toujours impuissante, il prendrait ses mesures et s’arrangerait là-dessus. Il n’en est pas ainsi. Le grand défaut de la machine, c’est qu’elle est incertaine, capricieuse dans son action. Parfois les volontés les plus absolues de l’autocrate n’aboutissent à rien. Parfois un mot qui lui échappe par hasard a des effets immenses, et les plus désastreux.
Un exemple: Catherine, envoyant en Sibérie plusieurs Français pris en Pologne, avait très fortement recommandé (pour ménager l’opinion) qu’ils fussent bien traités. Elle le dit et le répéta, ordonna, menaça. Jamais elle ne fut obéie.
Autre exemple contraire: Nicolas dit un jour à des paysans du Volga qu’il serait charmé que dans l’avenir tout paysan pût être libre. Ce mot tombe comme une étincelle; une révolte immense et le massacre des maîtres en résultent; il y faut une armée et des torrents de sang.
Voilà comme tout flotte. L’empereur est parfois infiniment trop obéi, contre sa volonté; parfois il ne l’est pas du tout. Souvent il est trompé, volé, avec une audace incroyable. Par exemple, à sa barbe, à ses yeux, on vole, on vend en détail un vaisseau de ligne, et jusqu’à des canons de bronze. Il le voit, il le sait, il menace, il frappe parfois. Et les choses n’en vont pas moins leur train. Chaque jour lui montre durement, et comme avec dérision, que cette autorité énorme est illusoire, cette puissance impuissante. Chaque jour, plus indigné, il se débat, s’agite, fait quelque essai nouveau et encore impuissant... Contraste humiliant! Un Dieu sur terre, trompé, volé, moqué si outrageusement! Rien de plus propre à rendre fou!
Résumons. Le Russe est mensonge. Il l’est dans la commune, fausse commune. Il l’est dans le seigneur, dans le prêtre et le tzar. Crescendo de mensonges, de faux semblants, d’illusions!