Là était la difficulté. Et c’est pour cela que, au moment où la Pologne ne pouvait être sauvée que par une révolution sociale, elle se contenta d’une réforme politique.
Il faut avouer aussi que le souverain qui se constituait alors le protecteur de la Pologne, le roi de Prusse, n’aurait pas permis une réforme plus radicale. Il autorisait la révolution, à condition qu’elle serait nulle et impuissante.
La nouvelle constitution (3 mai 91) abolissait l’ancien droit anarchique où la résistance d’un seul homme arrêtait une assemblée. Elle admettait les bourgeois aux droits politiques. Elle mettait les paysans sous la protection de la loi. Elle rendait la royauté héréditaire.
Cette faute en entraîna d’autres. On donna l’armée au neveu du roi, un jeune homme sans expérience, et on lui subordonna Kosciuszko. Celui-ci, avec quatre mille hommes, vainquit vingt mille Russes. Mais la perfidie de l’Autriche, qui recueillit les Russes battus; la perfidie de la Prusse, qui abandonna la Pologne, encouragée et compromise par elle, portèrent le coup mortel à ce malheureux pays. Le roi se déshonora, pour éviter le partage, en accédant à la ligue formée, sous l’influence russe, pour les anciennes libertés. Et alors l’ambassadeur russe, terrifiant l’Assemblée, enlevant ses membres les plus courageux pour la Sibérie, enfermant et affamant pendant trois jours le roi et la diète, prit la main du roi demi-mort et lui fit signer le second partage (1793).
Dans l’acte qui le déclara, on annonçait que, en mémoire de cette belle victoire des anciennes lois de la Pologne, on leur érigerait un temple bâti de roc, sous l’égide de la sage Catherine, un temple à la liberté!
Tout l’hiver, les Russes mangeaient la Pologne. Les logements militaires écrasaient le paysan. Ce n’était partout que pillage, pauvres gens battus, des larmes et des cris. L’ambassadeur russe Igelström, en quartier à Varsovie, apprenait aux Polonais ce qu’avaient été les Huns du temps d’Attila. Il faisait piller les uns, arrêter les autres, se moquait de tous. Les ambassadeurs russes qui se succédaient en Pologne avaient, la plupart, une chose intolérable: ils étaient facétieux. Celui qui enleva quatre membres de la diète trouva plaisant d’ajouter: qu’il n’entendait point gêner la liberté des opinions.
Les Russes sentaient bien d’instinct qu’une insurrection couvait. Ils ne pouvaient rien saisir, accusaient au hasard, criaient au jacobinisme. Ils supposaient une influence active de la France, et ils se trompaient. Quelques jacobins vinrent à Varsovie, mais n’eurent que peu d’action. Un Français apporta tout imprimé un pamphlet vif et hardi: Nil desperandum (rien à désespérer encore). Plus tard, la révolution ayant éclaté, on envoya en Turquie et aussi en France. Mais la France elle-même était au bord de l’abîme. Le comité de salut public ne promit rien et dit seulement qu’il ferait ce qu’il pourrait.
La révolution polonaise de 1794 fut tout originale. Elle eut deux éléments populaires: les ouvriers de Varsovie, soulevés, guidés au combat par le cordonnier Kilinski, et les paysans appelés sur les champs de bataille par Kosciuszko.
Nous ne pouvons refuser un mot à cet ouvrier héroïque, qui fut, en réalité, le chef de la vaillante bourgeoisie de Varsovie. Il exerçait dans la ville une influence extraordinaire. Il avait coutume de dire: «J’ai six mille cordonniers à moi, six mille tailleurs et autant de selliers.» Un des ambassadeurs russes, le violent prince Repnin, devant qui tout tremblait de terreur, fait venir un jour Kilinski, et s’indigne de voir un homme calme, qui a l’air de ne rien craindre. «Mais, bourgeois, tu ne sais donc pas devant qui tu parles?» Alors, ouvrant son manteau et montrant ses décorations, ses cordons et ses crachats: «Regarde, malheureux, et tremble!—Des étoiles? dit le cordonnier; j’en vois bien d’autres au ciel, monseigneur, et ne tremble pas.»
C’était un homme simple et pieux autant qu’intrépide. On ne pouvait lui reprocher qu’une chose: marié et père de famille, il gardait un cœur trop facile; ses mœurs n’étaient pas exemplaires. En récompense, le fond de son caractère était d’une extrême bonté. Dans les Mémoires qu’il a écrits, il ne blâme, n’accuse personne; c’est le seul auteur polonais qui ait cette modération. Il semble qu’il ait regret au sang qu’il lui faut répandre. Il évite le mot tuer. Il dira, par exemple, qu’il lui a fallu apaiser un officier russe; puis tranquilliser un Cosaque, et mettre un autre en repos.