La Pologne, au reste, fut toujours, quoi qu’on ait dit, un État homogène, naturel, très légitimement construit, à peu près comme la France. En l’une comme en l’autre (comme en tout corps bien organisé), la dualité harmonique est un moyen d’unité. Entre ces deux moitiés (Pologne et Lithuanie), il y a moins de différence qu’entre la France du midi et la France du Nord; on n’y voit pas la dissemblance extrême qui sépare le Provençal du Flamand.

Les États qui l’ont partagée sont, au contraire, hétérogènes et tout artificiels; la Prusse est une mosaïque, l’Autriche une caricature, la Russie est un monstre.

Construite sur le patron d’une épouvantable araignée, elle est monstrueuse en ceci, surtout, que les pattes ne tiennent en rien au corps. Sans la compression énorme qui retient le tout ensemble, elle s’en irait de tous côtés. Le corps, ce sont les trente millions de vrais Moscovites; les pattes (Sibérie, Lithuanie, Finlande, etc.) ont horreur du corps, et voudraient se détacher. Les Cosaques n’y tiennent qu’à cause des avantages matériels qu’ils trouvent dans cet immense empire, dont ils sont une sorte de factotum militaire; du reste, ils méprisent les Russes. Les seuls qui tiennent fortement à la Russie dans ces dépendances excentriques, ce sont les Allemands de Livonie et de Courlande, qui ont dans l’empire les cinq sixièmes des emplois, qui en réalité gouvernent, qui sont toute la bureaucratie, et peu à peu la noblesse; ils la recrutent en nombre énorme, les commis devenant nobles après quelque temps de service.

La Russie ne compte pour rien en Russie. Il n’y a pas de nation, il y a un bureau et un fouet; le bureau, c’est l’Allemand; le fouet, c’est le Cosaque.

C’est ce qui rendit le partage si facile: la Russie était un gouvernement, avec ou sans nation, et la Pologne une nation sans gouvernement.

Celle-ci était restée à peu près au point des États du seizième siècle, avant la centralisation. Elle avait beaucoup de vie, mais dispersée sur son territoire. Cette vie n’étant pas centralisée, en tuant ce qu’elle avait de central, on n’a rien tué du tout.

Les puissances le savent bien. Leur œuvre leur semble à elles-mêmes si artificielle, si peu solide, que, pour en prévenir la ruine, dans laquelle elles périraient, elles se sont ménagé un remède épouvantable: elles ont dans chaque partie soigneusement cultivé un germe de guerre sociale; de sorte que le jour où la Pologne essayerait de tirer l’épée, on puisse à vingt endroits lui enfoncer le poignard.

Il est curieux d’observer les moyens qu’a employés le machiavélisme des trois puissances, leurs arts divers et spéciaux pour fomenter la haine; mécanique ingénieuse, telle qu’aucun autre spectacle ne dut jamais plus réjouir l’enfer. Mais non, l’enfer est ici-bas.

Ici, on força le seigneur de rester seigneur malgré lui. Là, on le fit fonctionnaire, lui imposant des fonctions détestées du peuple.

La Prusse a graduellement émancipé le paysan, elle l’a fait participer à la propriété, mais en obligeant le seigneur de garder la plus dangereuse, la plus odieuse de ses prérogatives féodales, la justice patrimoniale, l’hérédité de la justice, le rivant sur ce siège de juge dont il eût voulu descendre.