Elle pourrait troubler l’Europe, l’ensanglanter encore, mais cela ne l’empêcherait pas de s’enfoncer elle-même dans le néant et dans le rien, dans les profondeurs des boues d’une dissolution définitive.
Au reste, la Russie le sent. Malgré son atroce gouvernement, malgré le maître fou[[1]] qui l’enfonce aux abîmes, elle sent bien que tout son espoir est dans cette pauvre Pologne. Elle le sent; elle se souvient de la fraternité. Ce souvenir et ce sentiment sont à elle, Russie, sa légitimité, et c’est pourquoi Dieu la sauvera.
Vivez Pologne, vivez! Le monde vous en prie, toutes les nations; nul n’en n’a plus besoin que l’infortuné peuple russe. Le salut de ce peuple et sa rénovation sont pour vous une glorieuse raison d’être. Plus il descend, ce peuple, plus votre droit de vivre augmente, plus vous devenez sacrée, nécessaire et fatale.
[1]. Lorsque ces pages furent écrites, et tout ce volume, la Russie était gouvernée par Nicolas Ier. Nicolas qui continuait d’écraser la Pologne, qui étouffait le mouvement hongrois (1849) et peuplait la Sibérie de tous ceux qui aspiraient à la liberté.
Aujourd’hui, Alexandre II lui a succédé. Sous son règne, la Russie est entrée dans la voie des réformes; elle a vu s’accomplir, par la volonté impériale, l’affranchissement des serfs, pas gigantesque dont les conséquences transformeront fatalement, à une heure donnée, l’empire des tzars.
III
CAUSES RÉELLES DE LA RUINE DE LA POLOGNE
Jamais, depuis Œdipe, depuis l’atroce énigme du Sphinx, jamais la destinée n’a jeté aux nations un plus cruel problème, ni plus mystérieux que la ruine de la Pologne.
Contraste étrange! c’est justement la nation humaine entre toutes qui a été mise hors l’humanité.