Ainsi, cette vaste comédie de lois et de tribunaux, tout cet effort pour organiser un monde de justice, restent chose vaine. Tout est parti de l’arbitraire de l’empereur, tout revient à l’inspiration de l’empereur. Qu’il le veuille ou non il faut qu’il soit pape.
Terrible punition d’un orgueil si grand. Tandis que, dans un monde de nature et de justice, tout va descendant par sa pente, et la justice, découlant comme un fleuve salutaire, vivifie le corps social,—ici, tout va remontant, tout revient contre la nature frapper au sommet, à une faible tête humaine, où, dit-on, résident la sagesse et l’esprit de Dieu.
Les agents du pouvoir central se trouvent trop bien de cette situation monstrueuse pour ne pas désirer sans cesse que l’empereur laisse tout revenir à lui, qu’il suspende la justice et tranche tout par sa papauté.
La tendance d’un tel État est visiblement de devenir de moins en moins un État, de plus en plus une religion. Tout est religieux en Russie. Rien n’est légal, rien n’est juste. Tout est ou veut être saint.
L’administration intérieure est sainte. Les popes sont des employés, des commis religieux. Les commis sont fils de popes.
L’action extérieure est sainte; elle consiste surtout dans la propagande ecclésiastique qui pousse la Russie chez tous les peuples barbares. C’est une sorte d’invasion religieuse.
Tout cela se fait presque à l’insu de l’Europe. On en parle infiniment peu. La Russie n’aime pas qu’on dise rien d’elle, même en bien. Ses agents, travaillant les principaux organes de la presse européenne, négocient sa discrétion.
Laissez cette sainte Russie marcher sous la terre. Dieu saura, dans son jour, la manifester pour l’édification du monde.
Ce qui est déjà pour les âmes pieuses d’une grande consolation, c’est de voir qu’aujourd’hui tous les honnêtes gens, de Moscou à Rome, Jésuites et Cosaques, se sont rapprochés.
Les catholiques mal appris, qui, si longtemps, malgré le pape, ont défendu la Pologne, aboyé à la Russie, sont venus à résipiscence, et ne soufflent plus.