Leur station d'hiver est le Cap. Dans ce tiède exil d'Afrique, ils s'habillent d'un bon et solide (Page )fourreau de graisse qui leur sera bien utile contre la faim et le froid. Dès que le printemps revient, une voix secrète leur dit que le tempétueux dégel a brisé, fondu les cristaux aigus des glaces, que les bienheureuses mers des pôles, leur patrie et leur berceau, leur doux paradis d'amour, sont ouvertes et les appellent. Ils s'élancent impatients, franchissent d'une rame rapide cinq ou six cents lieues de mer, sans repos que quelques glaces flottantes où, par instants, ils se posent. Ils arrivent, et tout est prêt. Un été de trente jours leur donne le moment du bonheur.
Bonheur sévère. Le besoin de trouver une profonde paix les éloigne de la mer où est leur seule nourriture. Le temps d'amour, d'incubation, est un temps de jeûne et d'inquiétude. Le renard bleu, leur ennemi, les poursuit dans le désert. Mais l'union fait la force. Les mères couvent toutes ensemble, et la légion des pères veille autour d'elles, prête à se dévouer. Éclose seulement le petit! et que le bataillon serré le mène jusqu'à la mer... il s'y jette, il est sauvé!
Sombres climats! Qui pourtant ne les aimerait, quand on y voit la nature si attendrissante, qui pare impartialement le foyer de l'homme, celui de l'oiseau, d'amour et de dévouement? Le foyer du Nord tient d'elle une grâce morale qu'a rarement celui (Page )du Midi: un soleil y luit, qui n'est pas le soleil de l'équateur, mais plus doux, celui de l'âme. Toute créature y est relevée par l'austérité même du climat ou du danger.
Le dernier effort en ce monde du Nord, qui n'est nullement celui de la beauté, c'est d'avoir trouvé le beau. Ce miracle sort du cœur des mères. La Laponie n'a qu'un art, qu'un objet d'art: le berceau. «C'est un objet charmant, dit une dame qui a visité ces contrées; élégant et gracieux comme un joli petit soulier garni de la fourrure légère du lièvre blanc, plus délicat que la plume du cygne. Autour de la capote où la tête de l'enfant est parfaitement garantie, chaudement, doucement abritée, sont suspendus des colliers de perles de couleur, et de petites chaînettes en cuivre ou argent qui sonnent sans cesse et dont le cliquetis fait rire le petit Lapon.»
Merveille de la maternité! Par elle, voilà la femme la plus rude qui devient inventive, artiste... Mais la femelle est héroïque. C'est le plus touchant des spectacles de voir l'oiseau de l'édredon, l'eider, s'arracher son duvet, pour coucher, couvrir son petit. Et quand l'homme a volé ce nid, la mère continue sur elle la cruelle opération. Et quand elle s'est plumée, n'a plus rien à arracher que la chair, le sang, le père lui succède et il s'arrache tout à son (Page )tour; de sorte que le petit est vêtu d'eux, de leur substance, de leur dévouement et de leur douleur.
Montaigne, en parlant d'un manteau dont s'était servi son père et que lui-même aimait à porter en mémoire de lui, dit ce mot touchant auquel ce pauvre nid me reporte: «Je m'enveloppais de mon père.»
L'AILE.
Des ailes! des ailes! pour voler
Par montagne et par vallée!
Des ailes pour bercer mon cœur
Sur le rayon de l'aurore!
Des ailes pour planer sur la mer
Dans la pourpre du matin!
Des ailes au-dessus de la vie!
Des ailes par delà la mort!