Pour mettre ensemble les oiseaux qui ne volent pas, il nous faudrait rapprocher de ceux-ci le navigateur du désert, l'oiseau-chameau, l'autruche analogue au chameau même par la structure intérieure. Du moins, si son aile ébauchée ne peut l'enlever de terre, elle l'aide puissamment à marcher, lui donne une extrême vitesse; c'est sa voile pour traverser son aride océan d'Afrique.

(Page ) Revenons au manchot, véritable point de départ de la série, au manchot dont l'aile vraiment rudimentaire ne sert point comme voile, n'aide point à la marche, n'est qu'une indication comme un souvenir de la nature.

Elle s'en détache, se soulève péniblement dans un premier essai de vol par deux figures étranges, qui nous semblent grotesques et prétentieuses. Le manchot ne l'est pas: honnête et simple créature, on voit qu'il n'eut jamais l'ambition du vol. Mais en voici qui s'émancipent, qui semblent chercher la parure, ou la grâce du mouvement. Le gorfou paraît être un manchot décidé à quitter sa condition; il prend une aigrette coquette qui met en relief sa laideur. L'informe macareux, qui semble la caricature d'une caricature, le perroquet lui ressemble par un gros bec, mal dégrossi, mais sans tranchant ni force, sans queue et mal équilibré, il peut toujours être emporté par le poids de sa grosse tête. Il se hasarde à voleter pourtant au risque des culbutes. Il plane noblement tout près de terre et fait l'envie peut-être des manchots et des phoques. Parfois il se hasarde en mer; malencontreux vaisseau, le moindre vent fait son naufrage.

On ne peut le nier pourtant, l'essor est pris. Des oiseaux de diverses sortes continuent plus heureusement. Le genre si riche des plongeons, dans ses (Page ) espèces très-diverses, relie les voiliers aux nageurs: telles, d'une aile accomplie, d'un vol hardi et sûr, font les plus grands voyages: telles, encore revêtues des pennes luisantes du manchot, frétillent et jouent au fond des mers; les nageoires seules leur manquent et la respiration pour être des poissons parfaits; ils alternent, ils sont maîtres de l'un et de l'autre élément.

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LE TRIOMPHE DE L'AILE.

LA FRÉGATE.

N'essayons pas d'énumérer tous les intermédiaires. Passons à l'oiseau blanc que je vois là-haut dans les nues, oiseau qu'on voit partout, sur l'eau, sur terre, sur les écueils couverts et découverts des flots, oiseau qu'on aime à voir, familier et glouton, et qu'on peut appeler petit vautour des mers. Je parle de ces myriades de goëlands ou de mouettes, dont toute côte répète les cris. Trouvez-moi des êtres plus libres. Jour et nuit, midi ou nord, mer ou plage, proie morte ou vivante, tout leur est un. Usant de tout, chez eux partout, ils promènent vaguement des flots au ciel leur blanche (Page ) voile; le vent nouveau qui tourne et change, c'est toujours le bon vent qui va où ils voulaient aller.

Sont-ils autre chose que l'air, la mer, les éléments qui ont pris aile et volent? Je n'en sais rien: à voir leur œil gris, terne et froid (qu'on n'imite nullement dans nos musées), on croit voir la mer grise, l'indifférente mer du Nord, dans sa glaciale impersonnalité. Que dis-je? cette mer est plus émue. Parfois phosphorescente, électrique, il lui arrive de s'animer bien plus. Le vieux père Océan, sournois, colère, souvent sous sa face pâle roule bien des pensées. Ses fils, les goëlands, semblent moins animaux que lui. Ils volent de leurs yeux morts cherchant quelque proie morte, s'attroupant, hâtant en famille la destruction des grands cadavres qui pour eux flottent sur la mer. Point féroces d'aspect, égayant le navigateur par leurs jeux, par l'apparition fréquente de leurs blanches ailes, ils lui parlent des terres lointaines, des rives qu'il quitte ou qu'il va voir, des amis absents, espérés. Et ils le servent aussi à l'approche des orages, qu'ils annoncent et prédisent. Souvent leur voile éployée lui conseille de serrer les siennes.

Car ne supposez pas que, l'orage venu, ils daigneront plier les ailes. Tout au contraire, ils partent. L'orage est leur récolte; plus la mer est terrible, moins le poisson peut se soustraire à ces hardis (Page ) pêcheurs. Dans la baie de Biscaye, où la houle, poussée du nord-ouest, traversant l'Atlantique, arrive entassée, exhaussée à des hauteurs énormes, avec des chocs épouvantables, les goëlands placides travaillent imperturbablement. «Je les voyais, dit M. de Quatrefages, décrire en l'air mille courbes, plonger entre deux vagues, reparaître avec un poisson. Plus rapides quand ils suivaient le vent, plus lents quand ils restaient en face, ils planaient cependant avec la même aisance, sans paraître donner un coup d'aile de plus que dans les plus beaux jours. Et cependant les flots remontaient les talus, comme des cataractes à l'envers, aussi haut que la plate-forme de Notre-Dame, et l'écume plus haut que Montmartre. Ils n'en semblaient pas plus émus.»