«Vos fictions mensongères nous bercent d'un Hercule humain. Que lui eût servi sa massue contre le plésiosaure? qui eût attendu face à face cet horrible léviathan? Il y fallait le vol, l'aile forte, intrépide, qui du plus haut lançait, relevait, relançait l'Hercule oiseau, l'épiornis, un aigle de vingt pieds de haut et de cinquante pieds d'envergure, implacable chasseur qui, maître de trois éléments, dans l'air, dans l'eau, dans la vase profonde, suivait le dragon sans repos.
(Page ) «L'homme eût péri cent fois. Par nous l'homme devint possible sur une terre pacifiée. Mais qui s'étonnera que ces terribles guerres, qui durèrent des milliers d'années, aient usé les vainqueurs, lassé l'Hercule ailé, fait de lui un faible Persée, souvenir effacé, pâli, de nos temps héroïques?
«Baissés de taille, de force, sinon de cœur, affamés par la victoire même, par la disparition des mauvaises races, par la division des éléments qui nous cacha la proie au fond des eaux, nous fûmes sur la terre, dans nos forêts et nos marais, poursuivis à notre tour par les nouveaux venus qui, sans nous, ne seraient pas nés. La malice de l'homme des bois et sa dextérité furent fatales à nos nids. Lâchement, dans l'épaisseur des branches qui gênent le vol, entravent le combat, il mettait la main sur les nôtres. Nouvelle guerre, celle-ci moins heureuse, qu'Homère appelle la guerre des pygmées et des grues. La haute intelligence des grues, leur tactique vraiment militaire, n'ont pas empêché l'ennemi, l'homme, par mille arts maudits, de prendre l'avantage. Le temps était pour lui, la terre et la nature; elle va desséchant le globe, tarissant les marais, supprimant la région indécise où nous régnâmes. Il en sera de nous, à la longue, comme du castor. Plusieurs espèces périront; peut-être un siècle encore, et le héron aura vécu.»
(Page ) Histoire trop vraie. Sauf les espèces qui ont pris leur parti, ont délaissé la terre, se sont franchement vouées et sans réserve à l'élément liquide, sauf les plongeurs, le cormoran, le sage pélican et quelques autres, les tribus aquatiques semblent en décadence. L'inquiétude, la sobriété les maintiennent encore. C'est ce souci persévérant qui a doué le pélican d'un organe tout particulier, lui creusant sous son bec distendu un réservoir mobile, signe vivant d'économie et d'attentive prévoyance.
Plusieurs, comme le cygne, habiles voyageurs, vivent en variant leur séjour. Mais le cygne lui-même, immangeable, ménagé de l'homme pour sa beauté, sa grâce, le cygne, si commun jadis en Italie, et dont Virgile parle sans cesse, y est rare maintenant. On chercherait en vain ces blanches flottes qui couvraient de leurs voiles les eaux du Mincio, les marais de Mantoue, qui pleuraient Phaéthon à l'ombre de ses sœurs, ou dans leur vol sublime, poursuivant les étoiles d'un chant harmonieux, leur portaient le nom de Varus.
Ce chant, dont parle toute l'antiquité, est-il une fable? Les organes du chant, qu'on trouve si développés chez le cygne, lui furent-ils toujours inutiles? Ne jouaient-ils pas dans une heureuse liberté quand il avait une atmosphère plus chaude, quand il passait le meilleur de l'année aux doux climats (Page ) de Grèce et d'Italie? On serait tenté de le croire. Le cygne, refoulé au nord, où ses amours trouvent mystère et repos, a sacrifié son chant, a pris l'accent barbare, ou il est devenu muet. La muse est morte; l'oiseau a survécu.
Sociable, disciplinée, pleine de tactique et de ressources, la grue, type supérieur d'intelligence dans ces espèces, devait, ce semble, prospérer, se maintenir partout dans son ancien empire. Elle a perdu pourtant deux royaumes: la France, qui ne la voit plus qu'au passage; l'Angleterre, où maintenant elle hasarde rarement de déposer ses œufs.
Le héron, au temps d'Aristote, était plein d'industrie et de sagacité. L'antiquité le consultait sur le beau temps, l'orage, comme un des plus graves augures. Déchu au moyen âge, mais gardant sa beauté, son vol qui monte au ciel, c'était encore un prince, un oiseau féodal; les rois voyaient en lui une chasse de roi et le but du noble faucon. Si bien le chassa-t-on que, sous François Ier, il devint rare; ce roi le loge autour de lui, à Fontainebleau, y fait des héronnières. Deux ou trois siècles passent, et Buffon croit encore «qu'il n'y a guère de province où des héronnières ne se trouvent.» De nos jours, Toussenel n'en connaît qu'une en France, au nord du moins, dans la Champagne; entre Reims et Épernay, un bois recèle le dernier (Page ) asile où le pauvre solitaire ose encore cacher ses amours.
Solitaire! c'est là sa condamnation. Moins sociable que la grue, moins familier que la cigogne, il semble devenu farouche même aux siens, à celle qu'il aime. Court et rare, le désir l'arrache à peine un jour à sa mélancolie. Il tient peu à la vie. Captif, il refuse souvent la nourriture, s'éteint sans plainte et sans regrets.
Les oiseaux aquatiques, êtres de grande expérience, la plupart réfléchis et docteurs en deux éléments, étaient dans leur meilleure époque, plus avancés que bien d'autres. Ils méritaient les ménagements de l'homme. Tous avaient des mérites d'originalité diverse. L'instinct social des grues, leur singulier esprit mimique, les rendaient aimables, amusantes. La jovialité du pélican et son humeur joueuse, la tendresse de l'oie, sa faculté d'attachement, la bonté enfin des cigognes, leur piété pour leurs vieux parents, attestée par tant de témoins, formaient entre ce monde et nous des liens sympathiques que la légèreté humaine n'aurait pas dû briser barbarement.