Aux Indes, un de nos soldats, reprenant son havre-sac qu'il avait posé, trouve derrière le dangereux serpent noir, le plus venimeux de tous. Il allait le couper en deux. Un bon Indien s'interpose, obtient grâce, prend le serpent. Piqué, il meurt sur le coup.
Telles sont les terreurs de la nature dans ces climats formidables. Mais les reptiles, rares aujourd'hui, n'y sont pas le plus grand fléau. Celui de tous les instants, de tous les lieux, c'est l'insecte. Il est partout, il est dans tout; il a toutes les allures pour venir à vous; il marche, nage, se glisse, vole; il est dans l'air, vous le respirez. Invisible, il se révèle par les plus cuisantes piqûres. Récemment, dans un de nos ports, un employé des archives ouvre un carton de papiers des colonies apporté depuis longtemps. Une mouche en sort furieuse; elle le suit, elle le pique; en deux jours, il était mort.
Les plus endurcis des hommes, les boucaniers et flibustiers, disaient que, de tous les dangers et de toutes les douleurs, ce qu'ils redoutaient le plus, c'étaient les piqûres d'insectes.
(Page ) Intangibles le plus souvent, invisibles, irrésistibles, ils sont la destruction même, sous la forme inéluctable. Que leur opposer, quand ils viennent en guerre et par légions? Une fois, à la Barbade, on observa une armée immense de grosses fourmis, qui, poussée de causes inconnues, avançait en colonne serrée dans le même sens contre les habitations. En tuer, c'était peine perdue. Nul moyen de les arrêter. On imagina heureusement de faire sur leur route des traînées de poudre auxquelles on mettait le feu. Ces volcans les épouvantèrent, et le torrent peu à peu se détourna de côté.
Nul arsenal du moyen âge, avec toutes les armes étranges dont on se servait alors; nulle boutique de coutelier pour la chirurgie, avec les milliers d'instruments effrayants de l'art moderne, ne peut se comparer aux monstrueuses armures des insectes des tropiques, aux pinces, aux tenailles, aux dents, aux scies, aux trompes, aux tarières, à tous les outils de combat, de mort et de dissection, dont ils vont armés en guerre, dont ils travaillent, percent, coupent, déchirent, divisent finement, avec autant d'adresse et de dextérité que d'âpreté furieuse.
Les plus grands ouvrages n'ont rien qui soit au-dessus des forces de ces terribles légions. Donnez-leur un vaisseau de ligne, que dis-je? une (Page ) ville à dévorer. Ils s'en chargent avec joie. À la longue, ils ont creusé sous Valence, près de Caraccas, des abîmes et des catacombes; elle est maintenant suspendue. Quelques individus de ces tribus dévorantes, malheureusement apportés à la Rochelle, se sont mis à manger la ville, et déjà plus d'un édifice chancelle sur des charpentes qui n'ont plus que l'apparence et dont l'intérieur est rongé.
Que ferait un homme livré aux insectes? On n'ose y penser. Un malheureux, qui était ivre, tomba près d'une charogne. Les insectes qui dépeçaient le mort, n'en distinguèrent point le vivant; ils en prirent possession, y entrèrent par toutes les portes, remplirent toutes les cavités naturelles. Nul moyen de le sauver. Il expira au milieu d'effroyables convulsions.
Dans les brûlantes contrées où la décomposition rapide rend tout cadavre dangereux, où toute mort menace la vie, à l'infini se multiplient ces terribles accélérateurs de la disparition des êtres. Un corps touche à peine la terre qu'il est saisi, attaqué, désorganisé, disséqué. Il en reste à peine les os. La nature, mise en péril par sa propre fécondité, les appelle, les excite, les pique par la chaleur, par l'excitation d'un monde d'épices et de substances âcres. Elle en fait de furieux chasseurs, d'insatiables (Page ) gloutons. Le tigre et le lion sont des êtres doux, modérés, sobres, en comparaison du vautour; mais qu'est-ce que le vautour devant tel insecte qui parvient, en vingt-quatre heures, à manger trois fois son poids?
La Grèce avait vu la nature sous la noble et froide image de Cybèle traînée par les lions. L'Inde a vu son dieu Syva, dieu de la vie et de la mort, qui sans cesse cligne de l'œil, ne regarde jamais fixement, parce qu'un seul de ses regards mettrait tous les mondes en poudre. Faibles imaginations des hommes en présence de la réalité! Leurs fictions, que sont-elles devant le brûlant foyer où, par atome ou par seconde, la vie meurt, naît, flamboie, scintille?... Qui pourra en soutenir la foudroyante étincelle sans vertige et sans effroi?
Trop juste et trop légitime l'hésitation du voyageur à l'entrée des redoutables forêts où la nature tropicale, sous des formes souvent charmantes, fait son plus âpre combat. Il y a lieu d'hésiter, quand on sait que l'on considère comme la meilleure défense des forteresses espagnoles un simple bois de cactus qui, planté autour, est bientôt plein de serpents. Vous y sentez fréquemment une forte odeur de musc, odeur fade, odeur sinistre. Elle vous dit que vous marchez sur une terre qui n'est que poussière des morts; débris d'animaux qui ont (Page ) cette odeur, de chats-tigres, de crocodiles, de vautours, de vipères et de serpents à sonnettes.