(Page ) Quand c'est le soir pour l'Amérique, quand l'urubu, sa journée faite, se replace sur son cocotier, les minarets de l'Asie blanchissent aux rayons de l'aurore. De leurs balcons, non moins exacts que leurs frères américains, vautours, corneilles, cigognes, ibis, partent pour leurs travaux divers: les uns vont aux champs détruire les insectes et les serpents, les autres, s'abattant dans les rues d'Alexandrie ou du Caire, font à la hâte leurs travaux d'expurgation municipale. S'ils prenaient la moindre vacance, la peste serait bientôt le seul habitant du pays.

Ainsi, sur les deux hémisphères, s'accomplit le grand travail de la salubrité publique avec une régularité merveilleuse et solennelle. Si le soleil est exact à venir féconder la vie, ces épurateurs jurés et patentés de la nature ne sont pas moins exacts à soustraire à ses regards le spectacle choquant de la mort.

Ils semblent ne pas ignorer l'importance de leurs fonctions. Approchez; ils ne fuient point. Quand leurs confrères les corbeaux, qui souvent marchent devant eux et leur désignent leur proie, les ont avertis, vous voyez (on ne sait d'où, comme du ciel) fondre la nuée des vautours. Solitaire de leur nature, et sans communication, silencieux pour la plupart, ils se mettent une centaine au banquet; (Page ) rien ne les dérange. Nul débat entre eux, nulle attention au passant. Imperturbables, ils accomplissent leurs fonctions dans une âpre gravité: le tout décemment, proprement; le cadavre disparaît, la peau reste. En un moment, une effrayante masse de fermentation putride dont on n'osait plus approcher a disparu, est rentrée au courant pur et salubre de la vie universelle.

Chose étrange! Plus ils nous servent, plus nous les trouvons odieux. Nous ne voulons pas les prendre pour ce qu'ils sont, dans leur vrai rôle, pour de bienfaisants creusets de flamme vivante où la nature fait passer tout ce qui corromprait la vie supérieure. Elle leur a fait dans ce but un appareil admirable qui reçoit, détruit, transforme, sans se rebuter, se lasser, ni même se satisfaire. Ils mangent un hippopotame, et ils restent affamés. Ils dévorent un éléphant, et ils restent affamés. Aux mouettes (les vautours de mer), une baleine semble un morceau raisonnable. Elles la dissèquent, la font disparaître mieux que les meilleurs baleiniers. Tant qu'il en reste, elles restent; tirez-les, sous le fusil elles reviennent intrépides. Rien ne fait lâcher le vautour; sur le corps d'un hippopotame, Levaillant en tua un qui, blessé à mort, arrachait encore des morceaux. Était-il à jeun? point du tout; on lui en trouva six livres qu'il avait dans l'estomac.

(Page ) Gloutonnerie automatique, plus que de férocité. Si leur figure est triste et sombre, la nature les a la plupart favorisés d'une parure délicate et féminine, le fin duvet blanc de leur cou.

Devant eux, vous vous sentez en présence des ministres de la mort, mais de la mort pacifique, naturelle, et non du meurtre. Ils sont, comme les éléments, sérieux, graves, inaccusables, au fond, innocents, plutôt méritants. Avec cette force de vie qui reprend, dompte, absorbe tout, ils restent, plus qu'aucun être, soumis aux influences générales, dominés par l'atmosphère et la température, essentiellement hygrométriques, de vrais baromètres vivants. L'humidité du matin alourdit leurs pesantes ailes; la plus faible proie, à cette heure, passe impunément devant eux. Tel est leur asservissement à la nature extérieure, que ceux d'Amérique, perchés par rangées uniformes aux branches du cocotier, suivent, nous l'avons dit, à la lettre l'heure où les feuilles se couchent, s'endorment bien avant le soir, et ne se lèvent que quand le soleil, déjà haut sur l'horizon, rouvre avec les feuilles de l'arbre leurs blanches et lourdes paupières.

Ces admirables agents de la bienfaisante chimie qui conserve et équilibre la vie ici-bas travaillent pour nous dans mille lieux où jamais nous ne pénétrâmes. On remarque bien leur présence, leur (Page ) service dans les villes; mais personne ne peut mesurer leurs bienfaits dans des déserts d'où les vents souffleraient la mort. Dans l'insondable forêt, dans les profonds marécages, sous l'impur ombrage des mangles, des palétuviers, où fermentent, battus, rabattus de la mer, les cadavres des deux mondes, la grande armée épuratrice seconde, abrége l'action et des flots et des insectes. Malheur au monde habité si son travail mystérieux, inconnu, cessait un instant!

En Amérique, la loi protége ces bienfaiteurs publics.

L'Égypte fait plus pour eux; elle les révère et les aime. S'ils n'y ont plus leur culte antique, ils y trouvent l'amicale hospitalité de l'homme, comme au temps de Pharaon. Demandez au fellah d'Égypte pourquoi il se laisse assiéger, assourdir par les oiseaux, pourquoi il souffre patiemment l'insolence de la corneille perchée sur la corne du buffle, sur la bosse du chameau, ou par troupes s'abattant sur les dattiers dont elle fait tomber les fruits: il ne dira rien. Tout est permis à l'oiseau. Plus vieux que les Pyramides, il est l'ancien de la contrée. L'homme n'y est que par lui; il ne pourrait y subsister sans le persévérant travail de l'ibis, de la cigogne, de la corneille et du vautour.

De là une sympathie universelle pour l'animal, (Page ) une tendresse instinctive pour toute vie, qui, plus qu'aucune autre chose, fait le charme de l'Orient. L'Occident a d'autres splendeurs: l'Amérique n'est pas moins brillante pour le sol et le climat; mais l'attrait moral de l'Asie, c'est le sentiment d'unité qu'on sent dans un monde où l'homme n'a pas divorcé avec la nature, où la primitive alliance est entière encore, où les animaux ignorent ce qu'ils ont à craindre de l'espèce humaine. On en rira, si l'on veut; mais c'est une grande douceur d'observer cette confiance, de voir, à l'appel du brame, les oiseaux voler en foule et manger jusque dans sa main, de voir sur les toits des pagodes les singes dormir en famille, jouant, allaitant leurs petits, en toute sécurité, comme ils feraient au sein des plus profondes forêts.