LA MORT.
LES RAPACES.

Une de mes plus sombres heures fut celle où, cherchant contre les pensées du temps l'alibi de la nature, je rencontrai pour la première fois la tête de la vipère. C'était dans un précieux musée d'imitations anatomiques. Cette tête, merveilleusement reproduite et grossie énormément, jusqu'à rappeler celle du tigre et du jaguar, offrait dans sa forme horrible une chose plus horrible encore. On y saisissait à nu les précautions délicates, infinies, effroyablement prévoyantes, par lesquelles se trouve armée cette puissante machine de mort. Non-seulement elle est pourvue de dents nombreuses, affilées; (Page ) non-seulement ces dents sont aidées de l'ingénieuse réserve d'un poison qui tue sur l'heure; mais leur extrême finesse, qui les rend sujettes à casser, est compensée par l'avantage que nul animal n'a peut-être: c'est un magasin de dents de rechange, qui viennent à point prendre la place de celle qui se brise en mordant. Oh! que de soins pour tuer! quelle attention pour que la victime ne puisse échapper! quel amour pour cet être horrible!... J'en restai scandalisé, si j'ose dire, et l'âme malade. La grande mère, la Nature, près de laquelle je me refugiais, m'épouvanta d'une maternité si cruellement impartiale.

Je m'en allais sombre, emportant dans l'esprit plus de brouillard qu'il n'y en avait dans ce jour, l'un des plus noirs de l'hiver. J'étais venu comme un fils, et je sortais comme orphelin, sentant défaillir en moi la notion de la providence.

Les impressions ne sont guère moins pénibles quand on voit dans nos galeries les séries interminables des oiseaux de mort, brigands de jour et de nuit, masques effrayants d'oiseaux, fantômes qui terrifient le jour même. On est tristement affecté d'observer leurs armes cruelles; je ne dis pas ces becs terribles qui peuvent d'un coup donner la mort, mais ces griffes, ces serres aiguës, ces instruments de torture qui fixent la proie frémissante, (Page ) prolongent les dernières angoisses et l'agonie de la douleur.

Ah! notre globe est un monde barbare, je veux dire jeune encore, monde d'ébauche et d'essai, livré aux cruelles servitudes: la nuit! la faim! la mort! la peur!... La mort, on la prendrait encore; notre âme contient assez de foi et d'espérance pour l'accepter comme un passage, un degré d'initiation, une porte aux mondes meilleurs. Mais la douleur, hélas! était-il donc si utile de la prodiguer?... Je la sens, je la vois partout, je l'entends... Pour ne pas l'entendre, pour conserver le fil de ma pensée, il me faut boucher mes oreilles. Toute l'activité de mon âme en serait suspendue et tout mon nerf brisé; je ne ferais plus rien et je n'irais plus en avant; ma vie et ma production en resteraient stériles, anéanties par la pitié!

«Et pourtant la douleur n'est-elle pas l'avertissement qui nous apprend à prévoir et à pourvoir, à nous garder par tous moyens de notre dissolution? Cette cruelle école est l'éveil, l'aiguillon de la prudence pour tout ce qui a vie, une contraction puissante de l'âme sur elle-même qui autrement se laisserait flotter à la nature, énerver au bonheur, aux douces et débilitantes impressions.

«Ne peut-on dire que le bonheur a une attraction centrifuge qui nous répand tout au dehors, nous détend, nous dissipe, nous évaporerait et nous rendrait aux éléments si l'on s'y livrait tout entier? La douleur, au contraire, éprouvée sur un point, ramène tout au centre, resserre, continue, assure l'existence et la fortifie.

«La douleur est en quelque sorte l'artiste du monde qui nous fait, nous façonne, nous sculpte à la fine pointe d'un impitoyable ciseau. Elle retranche la vie débordante. Et ce qui reste, plus exquis et plus fort, enrichi de sa perte même, en tire le don d'une vie supérieure.»

Ces pensées de résignation m'étaient rappelées par une personne souffrante elle-même et pénétrante, qui voit souvent (même avant moi) mes troubles et mes doutes.

Tel l'individu, tel le monde, disait-elle encore. La terre elle-même a été améliorée par la douleur. La nature l'a travaillée par la violente action de ces ministres de la mort. Leurs espèces, de plus en plus rares, sont les souvenirs, les témoins d'un état antérieur du globe où pullulait la vie inférieure, où la nature travaillait à purger l'excès de sa fécondité.