Qui les rassure pour de telles entreprises? Tels (Page ) se fient à leurs armes, les plus faibles à leur nombre, et s'abandonnent au sort; le ramier se dit: «Sur dix mille ou cent mille, l'assassin n'en prendra pas dix... et sans doute je n'en serai pas.» Il prend son temps; la nue volante passe la nuit; si la lune se lève, sur sa blanche lumière les blanches ailes se détachent peu: ils échappent confondus dans le pâle rayon. La vaillante alouette, l'oiseau national de notre Gaule antique et de l'invincible espérance, se fie au nombre aussi; elle passe de jour (plutôt elle erre de province en province); décimée, poursuivie, elle n'en chante pas moins sa chanson.

Mais celui qui n'a pas le nombre et qui n'a pas la force, le solitaire, que fera-t-il?... Que feras-tu, pauvre rossignol isolé, qui dois, comme les autres, mais sans appui, sans camarades, affronter la grande aventure? Toi, qu'es-tu, ami? une voix. Nulle puissance en toi que celle qui te dénoncerait. Dans ton habit obscur tu dois passer muet, confondu avec les teintes des bois décolorés d'automne. Mais quoi! La feuille est pourpre encore; elle n'a pas le brun sourd et mort de l'arrière-saison.

Eh! que ne restes-tu? que n'imites-tu la timidité de tant d'oiseaux qui ne vont qu'en Provence? Là, derrière un rocher, tu trouverais, je t'assure, un (Page ) hiver d'Asie ou d'Afrique. La gorge d'Olioule vaut bien les vallées de Syrie.

«Non, il me faut partir. D'autres peuvent rester; ils n'ont que faire de l'Orient. Moi, mon berceau m'appelle: il faut que je revoie ce ciel éblouissant, ces ruines lumineuses et parées où mes aïeux chantèrent; il faut que je me pose sur mon premier amour, sur la rose d'Asie, que je me baigne de soleil... Là est le mystère de la vie, là, la flamme féconde où renaîtra mon chant; ma voix, ma muse est la lumière.»

Donc, il part; mais je crois que le cœur doit lui battre dès l'approche des Alpes, quand les cimes neigeuses annoncent la porte redoutable où posent sur leurs rocs les cruels fils du jour et de la nuit, le vautour, l'aigle, tous les brigands griffus, crochus, altérés de sang chaud, les espèces maudites qui sont la sotte poésie de l'homme, les uns nobles brigands qui saignent vite et sucent, d'autres brigands ignobles qui étouffent, détruisent, toutes les formes enfin du meurtre et de la mort.

Je me figure qu'alors le pauvre petit musicien dont la voix est éteinte, non l'ingegno ni la fine pensée, n'ayant personne à consulter, se pose pour bien songer encore avant d'entrer dans le long piége du défilé de la Savoie. Il s'arrête à l'entrée, sur une maison amie que je sais bien, ou au bois (Page ) sacré des charmettes, délibère et se dit: «Si je passe de jour, ils sont tous là; ils savent la saison; l'aigle fond sur moi, je suis mort. Si je passe de nuit, le grand duc, le hibou, l'armée des horribles fantômes, aux yeux grandis dans les ténèbres, me prend, me porte à ses petits... Las! que ferai-je?... J'essayerai d'éviter et la nuit et le jour. Aux sombres heures du matin, quand l'eau froide détrempe et morfond sur son aire la grosse bête féroce qui ne sait pas bâtir un nid, je passe inaperçu... Et quand il me verrait, j'aurais passé avant qu'il pût mettre en mouvement le pesant appareil de ses ailes mouillées.»

Bien calculé. Pourtant, vingt accidents surviennent. Parti en pleine nuit, il peut, dans cette longue Savoie, rencontrer de front le vent d'est qui s'engouffre et qui le retarde, qui brise son effort et ses ailes... Dieu! il est déjà jour... Ces mornes géants, en octobre, déjà vêtus de blancs manteaux, laissent voir sur leur neige immense un point noir qui vole à tire-d'ailes. Qu'elles sont déjà lugubres, ces montagnes, et de mauvais augure, sous ce grand linceul à longs plis!... Tout immobiles que sont leurs pics, ils créent sous eux et autour d'eux une agitation éternelle, des courants violents, contradictoires, qui se battent entre eux, si furieux parfois qu'il faut attendre. «Que je passe plus bas, les torrents qui (Page ) hurlent dans l'ombre avec un fracas de noyades ont des trombes qui m'entraîneront. Et si je monte aux hautes et froides régions qui s'illuminent, je me livre moi-même: le givre saisira, ralentira mes ailes.»

Un effort l'a sauvé. La tête en bas, il plonge, il tombe en Italie. À Suse ou vers Turin, il niche, il raffermit ses ailes. Il se retrouve au fond de la gigantesque corbeille lombarde, de ce grand nid de fruits et de fleurs où l'écouta Virgile. La terre n'a pas changé; aujourd'hui, comme alors, l'Italien, exilé chez lui, triste cultivateur du champ d'un autre, le durus arator, poursuit le rossignol. Mangeur d'insectes, si utile, il est proscrit comme un mangeur de grains. Qu'il passe donc, s'il peut, l'Adriatique d'île en île, malgré les corsaires ailés qui veillent sur les mêmes écueils, il arrivera peut-être à la terre sacrée des oiseaux, à la bonne, hospitalière et plantureuse Égypte, où tous sont épargnés, nourris, bénis et bien reçus.

Terre plus heureuse encore, si dans son aveugle hospitalité elle ne choyait les assassins. Rossignols et tourterelles sont accueillis, c'est vrai; mais non moins bien les aigles. Sur ces terrasses des sultanes, sur ces balcons des minarets, ah! pauvre voyageur! je vois des yeux brillants, terribles, qui se tournent de ce côté... Et je vois qu'ils t'ont vu déjà!

(Page ) N'y reste pas longtemps. Ta saison ne durera guère. Le vent destructif du désert s'en va souffler à mort, sécher, faire disparaître ta maigre nourriture. Pas une mouche tout à l'heure pour nourrir ton aile et ta voix. Souviens-toi du vieux nid que tu as laissé dans nos bois, de tes amours d'Europe. Le ciel était plus sombre, mais tu t'y fis un ciel. L'amour était autour de toi; tous vibraient de t'entendre; la plus pure palpitait pour toi... C'est là le vrai soleil, le plus bel orient. La vraie lumière est où l'on aime.