«Conduit par des affaires à Saint-Domingue, il se trouva dans la grande crise du règne de Toussaint Louverture. Cet homme extraordinaire, qui avait été esclave jusqu'à cinquante ans, qui sentait et devinait tout, ne savait point écrire, formuler sa pensée. Il était bien plus propre aux grands actes qu'aux grandes paroles. Il lui fallait une main, une plume, et davantage: un cœur jeune et hardi qui donnât au héros le langage héroïque, les mots de la situation. Toussaint, à l'âge qu'il avait, trouva-t-il seul ce noble appel: Le premier des noirs au premier des blancs? Je voudrais en douter. S'il le trouva, du moins, ce fut mon père qui l'écrivit.

«Il l'aimait fort, il sentait sa candeur, et s'y fiait, lui si profondément défiant, muet de son long esclavage (Page )et secret comme le tombeau! Mais qui pourrait mourir sans avoir un jour desserré son cœur? Mon père eut le malheur qu'en certains moments Toussaint s'épancha, lui confia de dangereux mystères. Dès lors, tout fut fini; il eut peur du jeune homme et crut dépendre de lui; c'était un nouvel esclavage qui ne pouvait finir que par la mort de mon père. Toussaint l'emprisonna, puis, sa crainte augmentant, il l'aurait sacrifié... Le prisonnier, heureusement, était gardé par la reconnaissance; il avait été bon pour beaucoup de noirs; une négresse qu'il avait protégée l'avertit du péril, et l'aida à y échapper. Toute sa vie il a cherché cette femme pour lui témoigner sa gratitude; il ne l'a retrouvée que quarante ans après, à son dernier voyage; elle vivait aux États-Unis.

«Pour revenir, échappé de prison, il n'était pas sauvé. Errant la nuit dans les forêts, sans guide, il avait à craindre les nègres marrons, ennemis implacables des blancs, qui l'eussent tué sans savoir qu'ils tuaient le meilleur ami de leur race. La fortune est pour la jeunesse; il échappa à tout. Ayant trouvé un bon cheval, chaque fois que les noirs sortaient des taillis, il lui suffisait de donner un coup d'éperon, de brandir son chapeau en criant: «Avant-garde du général Toussaint!» À ce nom (Page )redouté, tout fuyait, disparaissait comme par enchantement.

Mon père, telle fut sa douceur d'âme, n'en resta pas moins attaché à ce grand homme qui l'avait méconnu. Lorsqu'il le sut en France, abandonné de tous, misérable prisonnier dans un fort du Jura où il mourut de froid et de misère, seul il lui fut fidèle, alla le voir, lui écrivit, le consola. À travers les fautes, les violences inséparables du grand et terrible rôle que cet homme avait joué, il révérait en lui le hardi initiateur d'une race, le créateur d'un monde. Il a correspondu avec lui jusqu'à sa mort, et, depuis, avec sa famille.

«Un hasard singulier voulut que mon père se trouvât employé à l'île d'Elbe, quand le premier des blancs, détrôné à son tour, vint y prendre possession de sa petite royauté. Mon père eut le cœur pris et l'imagination de ce prodigieux roman. Lui, Américain et imbu d'idées républicaines, le voici cette fois encore le courtisan du malheur. Il se donna au plus intime des serviteurs de l'Empereur, à ses enfants, à cette dame accomplie et adorée qui devait être le charme de l'exil. Il se chargea de la ramener en France dans le périlleux retour de mars 1815. Cette attraction, s'il n'y eût eu obstacle, le menait jusqu'à Sainte-Hélène. Du moins, il ne (Page )supporta pas le retour des Bourbons, et retourna à sa chère Amérique.

«Elle ne fut pas ingrate, et lui donna le bonheur de sa vie. Il avait quitté toute fonction pour la carrière plus libre de l'enseignement. Il enseignait à la Louisiane. Cette France coloniale, isolée, détachée par les événements de sa mère, et mêlée de tant d'éléments, aspire toujours le souffle de la France. Mon père, entre autres élèves, avait une orpheline, d'origine anglaise et allemande. Il la prit toute petite, aux premiers éléments; elle grandit entre ses mains, l'aima de plus en plus; elle se retrouvait une famille, un père; elle sentit le cœur paternel, avec un charme de jeune vivacité que gardent dans l'âge mûr nos français du midi. Elle n'avait que trois défauts: riche et jolie, très-jeune, trente ans de moins que mon père; mais ni l'un ni l'autre ne s'en aperçut. Et ils ne s'en sont souvenus jamais. Ma mère a été inconsolable de la mort de mon père, et elle en a toujours porté le deuil.

«Ma mère désirait voir la France, et mon père, si fier d'elle, était ravi de montrer au vieux monde cette brillante fleur conquise sur le nouveau. Mais quelque désireux qu'il fût de maintenir à la jeune dame créole la position et l'état de fortune qu'elle (Page )avait toujours eus, il ne s'embarqua pas sans accomplir, de son consentement, un acte religieux et sacré. Ce fut d'affranchir ses esclaves, ceux du moins qui étaient majeurs; pour les enfants, que la loi américaine interdit d'affranchir, ils reçurent de lui leur liberté future, et purent, à leur majorité, rejoindre leurs parents; jamais il ne les perdit de vue. Il les avait présents, savait leur nom, leur âge et l'heure de leur libération. Dans son séjour en France, il notait ces moments, disait aux siens avec bonheur: «Aujourd'hui, un tel devient libre.»

«Voilà mon père dans sa patrie, heureux à la campagne tout près de sa ville natale, bâtissant et plantant, élevant sa famille, centre d'un jeune monde où tout venait de lui: la maison, le jardin étaient sa création; sa femme aussi, par lui formée et élevée, et qu'on eût crue sa fille; ma mère était si jeune que sa fille aînée semblait sa sœur. Cinq autres enfants survinrent, presque d'année en année, entourant promptement mon père d'une vivante couronne qui faisait son orgueil. Peu de familles plus variées de tendance et de caractères; les deux mondes y étaient distinctement représentés, ceux-ci nés français du Midi avec la vivacité brillante du Languedoc, ceux-là colons plus graves de (Page )la Louisiane ou marqués en naissant des apparences flegmatiques du caractère américain.

«Il fut réglé cependant qu'à l'exception de l'aînée, déjà compagne de ma mère et associée au gouvernement de la maison, les cinq plus jeunes recevraient une éducation commune. Un seul maître, mon père. Il se fit, à son âge, précepteur et maître d'école. Sa journée tout entière nous appartenait, de six heures à six heures du soir. Il ne se réservait pour ses correspondances, ses lectures favorites, que les premières heures du matin, ou pour mieux dire les dernières de la nuit. Couché de très-bonne heure, il se levait à trois heures tous les jours, sans égard à sa délicate poitrine. Avant tout, il ouvrait sa porte, et devant les étoiles, ou l'aurore, selon la saison, il bénissait Dieu, et Dieu aussi devait bénir cette tête blanchie par les épreuves, non par les passions humaines. En été, il faisait après sa prière une petite promenade au jardin et voyait s'éveiller les insectes et les plantes. Il les connaissait à merveille, et bien souvent après le déjeuner, me prenant par la main, il me disait le tempérament de chaque fleur, m'indiquait le refuge des petits animaux qu'il avait surpris au réveil. Un de ces animaux était une couleuvre que la vue de mon père n'effrayait pas du tout; chaque fois qu'il allait (Page )s'asseoir près de son domicile, elle ne manquait guère de sortir la tête curieusement et de le regarder. Lui seul savait qu'elle fût là, et il me le dit à moi seule: ce secret resta entre nous.

«À ces heures matinales, tout ce qu'il rencontrait devenait un texte fécond de ses effusions religieuses. Sans phrases, et d'un sentiment vrai, il me parlait de la bonté de Dieu pour qui il n'y a ni grands ni petits, mais tous frères et égaux.