[Page 135]. Migrations.—Pour l'Arabe affamé, le maigre habitant du désert, l'arrivée des oiseaux voyageurs, fatigués, lourds à cette époque et si faciles à prendre, est une bénédiction de Dieu, une manne céleste. La Bible nous dit les ravissements des Israélites, errants dans l'Arabie Pétrée, à jeun et défaillants, quand ils virent tout à coup descendre la nourriture ailée: non pas les sauterelles du sobre Élie, non pas le pain dont le corbeau nourrissait ses entrailles, mais la caille lourde de graisse, délicieuse et substantielle, qui d'elle-même tombait (Page ) dans la main. Ils mangèrent à crever, et les grasses marmites de Pharaon ne leur laissèrent plus de regret.
J'excuse de bon cœur la gloutonnerie des affamés. Mais que dire des nôtres, dans les plus riches pays de l'Europe, qui, après moisson et vendange, les greniers et les celliers pleins, n'en poursuivent pas moins avec furie ces pauvres voyageurs? Gras ou maigre, tout leur est bon; ils mangeraient jusqu'aux hirondelles; ils dévorent les oiseaux chanteurs, «ceux qui n'ont que le son.» Leur frénésie sauvage met le rossignol à la broche, plume et tue l'hôte de la maison, le pauvre rouge-gorge, qui mangeait hier dans la main.
Le temps des migrations est un temps de carnage. La loi qui pousse au sud les tribus des oiseaux, pour des millions d'entre eux, c'est une loi de mort. Beaucoup partent, quelques-uns reviennent; à chaque station de la route, il leur faut payer un tribut de sang. L'aigle attend sur son roc, et l'homme attend dans la vallée. Ce qui échappera au tyran de l'air, celui de la terre le prendra. «Beau moment!» dit l'enfant ou le chasseur, enfant féroce dont le meurtre est le jeu. «Dieu l'a voulu ainsi! dit le pieux glouton; résignons-nous!» Voilà les jugements de l'homme sur cette fête de massacre. Nous n'en savons pas plus, l'histoire (Page ) n'a pas écrit encore ce qu'en pensent les massacrés.
—Les migrations sont des échanges pour tout pays (excepté les pôles à l'époque de l'hiver). Telle cause de climat ou de nourriture, qui décide le départ d'un oiseau, est précisément celle qui détermine l'arrivée d'une autre espèce. Quand l'hirondelle nous quitte aux pluies d'automne, nous voyons apparaître l'armée des pluviers et des vanneaux à la recherche des lombrics exilés de leur demeure par l'inondation. En octobre, et plus les froids avancent, les bruants, les cabarets, les roitelets remplacent les oiseaux chanteurs qui nous ont fuis. Les perdrix, les bécasses descendent de leurs montagnes au moment où la caille et la grive émigrent vers le Midi. C'est alors aussi que les grandes armées des espèces aquatiques quittent l'extrême Nord pour les contrées tempérées où les mers, les étangs et les lacs ne gèlent pas. Les oies sauvages, les cygnes, les plongeons, les canards, les sarcelles, fendent l'air en ordre de bataille et s'abattent sur les lacs d'Écosse, de Hongrie, sur nos étangs du Midi, etc. La cigogne au tempérament (Page ) délicat fuit au Midi, quand la grue sa cousine va partir du Nord où manquent les vivres. Passant sur nos terres, elle y paye tribut en nous délivrant des derniers reptiles et batraciens qu'un souffle tiède d'automne avait fait revivre.
[Page 138]. C'est le besoin de la lumière.—Et pourtant, le rossignol lui échappe quand il nous revient d'Asie. Mais pour les véritables artistes, il la faut doucement ménagée, mêlée de rayons et d'ombres. Rembrandt a puisé dans la science du clair-obscur les effets à la fois doux et chauds de ses peintures. Le rossignol commence à chanter quand la brume du soir se mêle aux derniers rayons du soleil; et c'est pour cela que nous vibrons à sa voix. Notre âme, à ces heures indécises du crépuscule, reprend possession de sa lumière intérieure.
[Page 169]. Et ne dis pas: L'hiver tuera les insectes.—Quand M. de Custine fit son voyage en (Page ) Russie, il raconte qu'à la foire de Nijni, il fut épouvanté de la multitude de blattes qui couraient dans sa chambre avec une odeur infecte, et qu'on ne put faire disparaître. Le docteur Tschudi, patient voyageur qui a vu la Suisse dans ses moindres détails, assure qu'au souffle de l'autan qui en douze heures fait fondre les neiges, d'innombrables armées de hannetons ravagent le pays. Ils sont un fléau non moins terrible que les sauterelles au Midi.