Dont la mère interdit la lecture à sa fille?

Ses livres qui n'ont corrompu personne et ont mis en joie plusieurs générations? Oh! c'est bien fini de rire, aujourd'hui; le roman d'analyse, le roman psychologique, le roman naturaliste, ont remplacé la Laitière de Montfermeil, Mon voisin Raymond, la Pucelle de Belleville et Monsieur Dupont, œuvres égrillardes, mais plus saines que la dissection du cœur humain qui fait le fond du roman moderne: c'est la nature même, nous dit-on; et Paul de Kock est un fantaisiste. Fantaisiste pour la forme, c'est possible, mais il ne nous a montré que des personnages foncièrement honnêtes. Et ses grisettes, dira-t-on, étaient-elles honnêtes? Ah! passons-leur l'amant auquel elles restaient fidèles, heureuses d'une gibelotte qu'il leur offrait le dimanche à la campagne et d'une deuxième galerie à l'Ambigu, une fois par mois.

Ecoutons Henri Murger, à propos des grisettes, et il s'y connaissait, celui-là:

«Ces jolies filles, moitié abeilles, moitié cigales, qui travaillaient en chantant toute la semaine, ne demandaient à Dieu qu'un peu de soleil, le dimanche, faisaient vulgairement l'amour avec le cœur et se jetaient quelquefois par la fenêtre. Race disparue maintenant, grâce à la génération actuelle des jeunes gens; génération corrompue et corruptrice, mais par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Pour le plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains mutilées par les saintes cicatrices du travail et elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter de la pâte d'amande. Peu à peu, ils sont parvenus à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est alors que la grisette a disparu. C'est alors que naquit la lorette, race hybride, créatures impertinentes, beautés médiocres, demi-chair, demi-onguent, dont le boudoir est un comptoir où elles débitent des morceaux de leur cœur comme on ferait des tranches de rosbif.»

Les femmes de Paul de Kock! mais le mot est resté si les modèles ont disparu. Vieux jeu que la punition du vice et la récompense de la vertu au dénouement de toutes ces œuvres démodées, dit-on. Tant pis, si le contraire qu'on nous montre aujourd'hui est la vérité; si les filles se vendent au plus offrant au lieu de se donner au plus aimé; si, au goût des économiques parties champêtres des bourgeois disparus, a succédé le besoin de faire du genre ruineux, chez le bourgeois moderne; Paul de Kock nous a montré un monde aimable; le monde qu'on nous présente aujourd'hui est bien laid et, si les livres doivent porter un enseignement, la génération que nous prépare le roman de la nouvelle école fera regretter celle qu'ont charmée les romans de Paul de Kock.

Comme celui qui l'a illustré, le bois de Romainville n'est plus qu'un souvenir; c'est sur les vastes pelouses de Saint-Mandé et de Vincennes, dans le bois le plus admirablement pittoresque, que, chaque dimanche d'été, d'innombrables familles d'artisans vont s'installer vers l'heure du déjeuner. Ce jour-là, à la porte de tous les épiciers et marchands de vin de la riante petite ville, de grandes affiches attirent les regards; on y lit ces mots: Vin pour le bois! C'est là que tous les braves gens vont s'approvisionner de plus ou moins de liquide, selon l'importance de la famille; les charcutiers, les boulangers, eux aussi, sont assaillis par les consommateurs du bois, depuis le pauvre ménage qui dînera d'un kilo de pain et de six sous de saucisson qu'il arrosera d'un demi-litre à douze, jusqu'aux heureux qui, au poulet froid cuit chez eux et apporté dans un vaste panier avec verres, couteaux, sel, poivre, moutarde et nappe, peuvent ajouter le succulent jambonneau, le pâté chaud et la galantine truffée; jusqu'au café préparé à la maison et qu'on réchauffe dans la cafetière à alcool.

Les pères et mères de famille se sont mêmes munis de jeux pour les enfants et les adultes; à ceux-ci les raquettes et les volants; à ceux-là, le cerceau, la corde et le ballon, et, entre les deux repas, les hommes en bras de chemise, fument leur pipe allongés sur l'herbe; les mamans, en femmes, économes, ont quitté leurs robes et endossé une camisole.

Et ce sont des culbutes, des éclats de rire dont se réjouissent les passants, tout autant que ceux qui leur donnent ce spectacle.

Et, non loin de ces heureux groupes, la note attendrissante: un pauvre jeune ménage, père, mère et enfant, dînent d'un petit morceau de jambon en regardant les voisins mis en joie par d'abondantes victuailles et dont la gaieté bruyante amuse le pauvre petit, heureux du pain d'épice d'un sou que sa mère a pu lui donner.

Et que de perspectives merveilleuses dans ce bois sans rival! que de tableaux pour un paysagiste! que d'études pour un écrivain, quels grouillements sur ces tapis verts s'étendant à l'infini... et quels joyeux échos sous ces voûtes de feuillage, où se répercutent les rires partis de ces gazouillements énormes.